LIVRE SECOND[203:] Cest ici le second terme de la vie, et celui auquel proprement finit lenfance; car les mots infans et puer ne sont pas synonymes. Le premier est compris dans lautre, et signifie qui ne peut parler: doù vient que dans Valère Maxime on trouve puerum infantem. Mais je continue à me servir de ce mot selon lusage de notre langue, jusquà lâge pour lequel elle a dautres noms. [204:] Quand les enfants commencent à parler, ils pleurent moins. Ce progrès est naturel: un langage est substitué à lautre. Sitôt quils peuvent dire quils souffrent avec des paroles, pourquoi le diraientils avec des cris, si ce n' est quand la douleur est trop vive pour que la parole puisse lexprimer? Sils continuent alors à pleurer, cest la faute des gens qui sont autour deux. Dès quune fois Emile aura dit: Jai mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer. [205:] Si lenfant est délicat, sensible, que naturellement il se mette à crier pour rien, en rendant ces cris inutiles et sans effet, jen taris bientôt la source. Tant quil pleure, je ne vais point à lui; jy cours sitôt quil sest tu. Bientôt sa manière de mappeler sera de se taire, ou tout au plus de jeter un seul cri. Cest par leffet sensible des signes que les enfants jugent de leur sens, il ny a point dautre convention pour eux: quelque mal quun enfant se fasse, il est très rare quil pleure quand il est seul, à moins quil nait lespoir dêtre entendu. [206:] Sil tombe, sil se fait une bosse à la tête, sil saigne du nez, sil se coupe les doigts, au lieu de mempresser autour de lui dun air alarmé, je resterai tranquille, au moins pour un peu de temps. Le mal est fait, cest une nécessité quil lendure; tout mon empressement ne servirait quà leffrayer davantage et augmenter sa sensibilité. Au fond, cest moins le coup que la crainte qui tourmente, quand on sest blessé. Je lui épargnerai du moins cette dernière angoisse; car très sûrement il jugera de son mal comme il verra que jen juge: sil me voit accourir avec inquiétude, le consoler, le plaindre, il sestimera perdu; sil me voit garder mon sang-froid, il reprendra bientôt le sien, et croira le mal guéri quand il ne le sentira plus. Cest à cet âge quon prend les premières leçons de courage, et que, souffrant sans effroi de légères douleurs, on apprend par degrés à supporter les grandes. [207:] Loin dêtre attentif à éviter quEmile ne se blesse, je serais fort fâché quil ne se blessât jamais, et quil grandît sans connaître la douleur. Souffrir est la première chose quil doit apprendre, et celle quil aura le plus grand besoin de savoir. Il semble que les enfants ne soient petits et faibles que pour prendre ces importantes leçons sans danger. Si lenfant tombe de son haut, il ne se cassera pas la jambe; sil se frappe avec un bâton, il ne se cassera pas le bras; sil saisit un fer tranchant, il ne serrera guère, et ne se coupera pas bien avant. Je ne sache pas quon ait jamais vu denfant en liberté se tuer, sestropier, ni se faire un mal considérable, à moins quon ne lait indiscrètement exposé sur des lieux élevés, ou seul autour du feu, ou quon nait laissé des instruments dangereux à sa portée. Que dire de ces magasins de machines quon rassemble autour dun enfant pour larmer de toutes pièces contre la douleur, jusqu a ce que, devenu grand, il reste à sa merci, sans courage et sans expérience, quil se croie mort à la première piqûre et s'évanouisse en voyant la première goutte de son sang? [208:] Notre manie enseignante et pédantesque est toujours dapprendre aux enfants ce quils apprendraient beaucoup mieux deux-mêmes, et doublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine quon prend pour leur apprendre à marcher, comme si lon en avait vu quelquun qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas marcher étant grand? Combien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce quon leur a mal appris à marcher! [209:] Emile naura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières; ou du moins, dès quil commencera de savoir mettre un pied devant lautre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, et lon ne fera quy passer en hâte. Au lieu de le laisser croupir dans lair usé dune chambre, quon le mène journellement au milieu dun pré. Là, quil coure, quil sébatte, quil tombe cent fois le jour, tant mieux: il en apprendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions; en revanche, il sera toujours gai. Si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de leur côté. [210:] Un autre progrès rend aux enfants la plainte moins nécessaire: cest celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force se développe la connaissance qui les met en état de la diriger. Cest à ce second degré que commence proprement la vie de lindividu; cest alors quil prend la conscience de lui-même. La mémoire étend le sentiment de lidentité sur tous les moments de son existence; il devient véritablement un, le même, et par conséquent déjà capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le considérer ici comme un être moral. [211:] Quoiquon assigne à peu près le plus long terme de la vie humaine et les probabilités quon a dapprocher de ce terme à chaque âge, rien nest plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier; très peu parviennent à ce plus long terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement; moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à ladolescence; et il est probable que votre élève natteindra pas lâge dhomme. [212:] Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire quil ne jouira jamais? Quand je supposerais cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés soumis à un joug insupportable et condamnés à des travaux continuels comme des galériens, sans être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles! Lâge de la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de lesclavage. On tourmente le malheureux pour son bien; et lon ne voit pas la mort quon appelle, et qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien denfants périssent victimes de lextravagante sagesse dun père ou dun maître? Heureux déchapper à sa cruauté, le seul avantage quils tirent des maux quil leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils nont connu que les tourments. [213:] Hommes, soyez humains, cest votre premier devoir; soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui nest pas étranger à lhomme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de lhumanité? Aimez lenfance; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous na pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres, et où lâme est toujours en paix? Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance dun temps si court qui leur échappe, et dun bien si précieux dont ils ne sauraient abuser? Pourquoi voulez-vous remplir damertume et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux quils ne peuvent revenir pour vous? Pères, savez-vous le moment où la mort attend vos enfants? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu dinstants que la nature leur donne: aussitôt quils peuvent sentir le plaisir dêtre, faites quils en jouissent; faites quà quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie. [214:] Que de voix vont sélever contre moi! Jentends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le présent pour rien, et, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure quon avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où nous ne serons jamais. [215:] Cest, me répondez-vous, le temps de corriger les mauvaises inclinations de lhomme; cest dans lâge de lenfance, où les peines sont le moins sensibles, quil faut les multiplier, pour les épargner dans lâge de raison. Mais qui vous dit que tout cet arrangement est à votre disposition, et que toutes ces belles instructions dont vous accablez le faible esprit dun enfant ne lui seront pas un jour plus pernicieuses quutiles? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose par les chagrins que vous lui prodiguez? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que son état nen comporte, sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de lavenir? Et comment me prouverez-vous que ces mauvais penchants dont vous prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos soins mal entendus, bien plus que de la nature? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable, sur lespoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour! Que si ces raisonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté, et lenfant quon rend heureux avec lenfant quon gâte, apprenons-leur à les distinguer. [216:] Pour ne point courir après des chimères, noublions pas ce qui convient à notre condition. Lhumanité a sa place dans lordre des choses; lenfance a la sienne dans lordre de la vie humaine: il faut considérer lhomme dans lhomme, et lenfant dans lenfant. Assigner à chacun sa place et ly fixer, ordonner les passions humaines selon la constitution de lhomme, est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangères qui ne sont point en notre pouvoir. [217:] Nous ne savons ce que c'est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie; on ny goûte aucun sentiment pur, on ny reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos corps, sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont communs à tous, mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui sent le moins de peines; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances: voilà la différence commune à tous. La félicité de lhomme ici-bas nest donc quun état négatif; on doit la mesurer par la moindre quantité de maux quil souffre. [218:] Tout sentiment de peine est inséparable du désir de sen délivrer; toute idée de plaisir est inséparable du désir den jouir; tout désir suppose privation, et toutes les privations quon sent sont pénibles; cest donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux. [219:] En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur? Ce nest pas précisément à diminuer nos désirs; car, sils étaient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resterait oisive, et nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce nest pas non plus à étendre nos facultés, car si nos désirs sétendaient à la fois en plus grand rapport, nous nen deviendrions que plus misérables: mais cest à diminuer lexcès des désirs sur les facultés, et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. Cest alors seulement que, toutes les forces étant en action, lâme cependant restera paisible, et que lhomme se trouvera bien ordonné. [220:] Cest ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, la dabord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conservation et les facultés suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au fond de son âme, pour sy développer au besoin. Ce nest que dans cet état primitif que léquilibre du pouvoir et du désir se rencontre, et que lhomme nest pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action, limagination, la plus active de toutes, séveille et les devance. Cest limagination qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, et qui, par conséquent, excite et nourrit les désirs par lespoir de les satisfaire. Mais lobjet qui paraissait dabord sous la main fuit plus vite quon ne peut le poursuivre; quand on croit latteindre, il se transforme et se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien; celui qui reste à parcourir sagrandit, sétend sans cesse. Ainsi lon sépuise sans arriver au terme; et plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s'éloigne de nous. [221:] Au contraire, plus lhomme est resté près de sa condition naturelle, plus la différence de ses facultés à ses désirs est petite, et moins par conséquent il est éloigné dêtre heureux. Il nest jamais moins misérable que quand il paraît dépourvu de tout; car la misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui sen fait sentir. [222:] Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini; ne pouvant élargir lun, rétrécissons lautre; car c' est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la santé, le bon témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans lopinion; ôtez les douleurs du corps et les remords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun, dira-t-on; jen conviens; mais lapplication pratique nen est pas commune; et cest uniquement de la pratique quil s agit ici. [223:] Quand on dit que lhomme est faible, que veut-on dire? Ce mot de faiblesse indique un rapport, un rapport de lêtre auquel on lapplique. Celui dont la force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort; celui dont les besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion; fût-il un conquérant, un héros; fût-il un dieu; cest un être faible. Lange rebelle qui méconnut sa nature était plus faible que lheureux mortel qui vit en paix selon la sienne. Lhomme est très fort quand il se contente dêtre ce quil est; il est très faible quand il veut sélever au-dessus de lhumanité. Nallez donc pas vous figurer quen étendant vos facultés vous étendez vos forces; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil sétend plus quelles. Mesurons le rayon de notre sphère, et restons au centre comme linsecte au milieu de sa toile; nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, et nous naurons point à nous plaindre de notre faiblesse, car nous ne la sentirons jamais. [224:] Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver. Lhomme seul en a de superflues. Nest-il pas bien étrange que ce superflu soit linstrument de sa misère? Dans tout pays les bras dun homme valent plus que sa subsistance. Sil était assez sage pour compter ce surplus pour rien, il aurait toujours le nécessaire, parce quil naurait jamais rien de trop. Les grands besoins, disait Favorin, naissent des grands biens; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de sôter celles quon a. Cest à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudrait que vivre, vivrait heureux; par conséquent il vivrait bon; car où serait pour lui lavantage dêtre méchant? [225:] Si nous étions immortels, nous serions des êtres très misérables. Il est dur de mourir, sans doute; mais il est doux despérer quon ne vivra pas toujours, et quune meilleure vie finira les peines de celleci. Si lon nous offrait limmortalité sur la terre, qui est-ce qui voudrait accepter ce triste présent? Quelle ressource, quel espoir, quelle consolation nous resterait-il contre les rigueurs du sort et contre les injustices des hommes? Lignorant, qui ne prévoit rien, sent peu le prix de la vie, et craint peu de la perdre; lhomme éclairé voit des biens dun plus grand prix, quil préfère à celui-là. Il ny a que le demi-savoir et la fausse sagesse qui, prolongeant nos vues jusquà la mort, et pas au-delà, en font pour nous le pire des maux. La nécessité de mourir nest à lhomme sage quune raison pour supporter les peines de la vie. Si lon nétait pas sûr de la perdre une fois, elle coûterait trop à conserver. [226:] Nos maux moraux sont tous dans lopinion, hors un seul, qui est le crime; et celui-là dépend de nous: nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le temps ou la mort sont nos remèdes; mais nous souffrons dautant plus que nous savons moins souffrir; et nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies, que nous nen aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient, et chasse les médecins; tu néviteras pas la mort, mais tu ne la sentiras quune fois, tandis quils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, et que leur art mensonger, au lieu de prolonger tes jours, ten ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes. Quelques-uns de ceux quil guérit mourraient, il est vrai; mais des millions quil tue resteraient en vie. Homme sensé, ne mets point à cette loterie, où trop de chances sont contre toi. Souffre, meurs ou guéris; mais surtout vis jusquà ta dernière heure. [227:] Tout nest que folie et contradiction dans les institutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre vie à mesure quelle perd de son prix. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens; ils ne veulent pas perdre les apprêts quils ont faits pour en jouir; à soixante ans, il est bien cruel de mourir avant davoir commencé de vivre. On croit que lhomme a un vif amour pour sa conservation, et cela est vrai; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons, est en grande partie louvrage des hommes. Naturellement lhomme ne s'inquiète pour se conserver quautant que les moyens en sont en son pouvoir; sitôt que ces moyens lui échappent, il se tranquillise et meurt sans se tourmenter inutilement. La première loi de la résignation nous vient de la nature. Les sauvages, ainsi que les bêtes, se débattent fort peu contre la mort, et lendurent presque sans se plaindre. Cette loi détruite, il sen forme une autre qui vient de la raison; mais peu savent len tirer, et cette résignation factice nest jamais aussi pleine et entière que la première. [228:] La prévoyance! la prévoyance qui nous porte sans cesse au-delà de nous, et souvent nous place où nous narriverons point, voilà la véritable source de toutes nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que lhomme de regarder toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, et de négliger le présent dont il est sûr! manie dautant plus funeste quelle augmente incessamment avec lâge, et que les vieillards, toujours défiants, prévoyants, avares, aiment mieux se refuser aujourdhui le nécessaire que de manquer du superflu dans cent ans. Ainsi nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout; les temps, les lieux, les hommes, les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous; notre individu nest plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun sétend, pour ainsi dire, sur la terre entière, et devient sensible sur toute cette grande surface. Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où lon peut nous blesser? Que de princes se désolent pour la perte dun pays quils nont jamais vu! Que de marchands il suffit de toucher aux Indes, pour les faire crier à Paris! [229:] Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin deux-mêmes? Est-ce elle qui veut que chacun apprenne son destin des autres, et quelquefois lapprenne le dernier, en sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir jamais rien su? Je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant; sa présence inspire la joie; ses yeux annoncent le contentement, le bien-être; il porte avec lui limage du bonheur. Vient une lettre de la poste; lhomme heureux la regarde, elle est à son adresse, il louvre, il la lit. A linstant son air change; il pâlit, il tombe en défaillance. Revenu à lui, il pleure, il sagite, il gémit, il sarrache les cheveux, il fait retentir lair de ses cris, il semble attaqué daffreuses convulsions. Insensé! quel mal ta donc fait ce papier? quel membre ta-t-il ôté? quel crime ta-t-il fait commettre? Enfin qua-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans létat où je te vois? [230:] Que la lettre se fût égarée, quune main charitable leût jetée au feu, le sort de ce mortel, heureux et malheureux à la fois, eût été, ce me semble, un étrange problème. Son malheur, direz-vous, était réel. Fort bien, mais il ne le sentait pas. Où était-il donc? Son bonheur était imaginaire. Jentends; la santé, la gaieté, le bien-être, le contentement desprit, ne sont plus que des visions. Nous nexistons plus où nous sommes, nous nexistons quoù nous ne sommes pas. Est-ce la peine davoir une si grande peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons reste? [231:] O homme! resserre ton existence au dedans de toi, et tu ne seras plus misérable. Reste à la place que la nature tassigne dans la chaîne des êtres, rien ne ten pourra faire sortir; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité, et népuise pas, à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne ta point données pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et autant quil lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir, ne sétendent quaussi loin que tes forces naturelles, et pas au-delà; tout le reste nest quesclavage, illusion, prestige. La domination même est servile, quand elle tient à lopinion; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plaît, il faut te conduire comme il leur plaît. Ils nont quà changer de manière de penser, il faudra bien par force que tu changes de manière dagir. Ceux qui tapprochent nont quà savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris qui te gouvernent ou celles de ta famille, ou les tiennes propres: ces vizirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces caillettes, et jusquà des enfants, quand tu serais un Thémistocle en génie, vont te mener, comme un enfant toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire, jamais ton autorité réelle nira plus loin que tes facultés réelles. Sitôt quil faut voir par les yeux des autres, il faut vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit. Mais toi, questu? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à leur tour, que sont-ils? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses, les valets de leurs valets. Prenez tout, usurpez tout, et puis versez largent à pleines mains; dressez des batteries de canon; élevez des gibets, des roues; donnez des lois, des édits; multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes: pauvres petits hommes, de quoi vous sert tout cela? vous nen serez ni mieux servis, ni moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours: nous voulons; et vous ferez toujours ce que voudront les autres. [232:] Le seul qui fait sa volonté est celui qui na pas besoin, pour la faire, de mettre les bras dun autre au bout des siens: doù il suit que le premier de tous les biens nest pas lautorité, mais la liberté. Lhomme vraiment libre ne veut que ce quil peut, et fait ce quil lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne sagit que de lappliquer à lenfance, et toutes les règles de léducation vont en découler. [233:] La société a fait lhomme plus faible, non seulement en lui ôtant le droit quil avait sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, et voilà ce qui fait celle de lenfance, comparée à lâge dhomme. Si lhomme est un être fort, et si lenfant est un être faible, ce nest pas parce que le premier a plus de force absolue que le second, mais cest parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même et que lautre ne le peut. Lhomme doit donc avoir plus de volontés, et lenfant plus de fantaisies; mot par lequel jentends tous les désirs qui ne sont pas de vrais besoins, et quon ne peut contenter quavec le secours dautrui. [234:] Jai dit la raison de cet état de faiblesse. La nature y pourvoit par lattachement des pères et des mères: mais cet attachement peut avoir son excès, son défaut, ses abus. Des parents qui vivent dans létat civil y transportent leur enfant avant lâge. En lui donnant plus de besoins quil nen a, ils ne soulagent pas sa faiblesse, ils laugmentent. Ils laugmentent encore en exigeant de lui ce que la nature nexigeait pas, en soumettant à leurs volontés le peu de forces quil a pour servir les siennes, en changeant de part ou dautre en esclavage la dépendance réciproque où le tient sa faiblesse et où les tient leur attachement. [235:] Lhomme sage sait rester à sa place; mais lenfant, qui ne connaît pas la sienne, ne saurait sy maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir; cest à ceux qui le gouvernent à ly retenir, et cette tâche nest pas facile. Il ne doit être ni bête ni homme, mais enfant; il faut quil sente sa faiblesse et non quil en souffre; il faut quil dépende et non quil obéisse; il faut quil demande et non quil commande. Il nest soumis aux autres quà cause de ses besoins, et parce quils voient mieux que lui ce qui lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul na droit, pas même le père, de commander à lenfant ce qui ne lui est bon à rien. [236:] Avant que les préjugés et les institutions humaines aient altéré nos penchants naturels, le bonheur des enfants ainsi que des hommes consiste dans lusage de leur liberté; mais cette liberté dans les premiers est bornée par leur faiblesse. Quiconque fait ce quil veut est heureux, sil se suffit à lui-même; cest le cas de lhomme vivant dans létat de nature. Quiconque fait ce quil veut nest pas heureux, si ses besoins passent ses forces: cest le cas de lenfant dans le même état. Les enfants ne jouissent même dans létat de nature que dune liberté imparfaite, semblable à celle dont jouissent les hommes dans létat civil. Chacun de nous, ne pouvant plus se passer des autres, redevient à cet égard faible et misérable. Nous étions faits pour être hommes; les lois et la société nous ont replongés dans lenfance. Les riches, les grands, les rois sont tous des enfants qui, voyant quon sempresse à soulager leur misère, tirent de cela même une vanité puérile, et sont tout fiers des soins quon ne leur rendrait pas sils étaient hommes faits. [237:] Ces considérations sont importantes, et servent à résoudre toutes les contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances celle des choses, qui est de la nature; celle des hommes, qui est de la société. La dépendance des choses, nayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, et nengendre point de vices la dépendance des hommes étant désordonnée les engendre tous, et cest par elle que le maître et lesclave se dépravent mutuellement. Sil y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, cest de substituer la loi à lhomme, et darmer les volontés générales dune force réelle, supérieure à laction de toute volonté particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance des hommes redeviendrait alors celle des choses; on réunirait dans la république tous les avantages de létat naturel à ceux de létat civil; on joindrait à la liberté qui maintient lhomme exempt de vices, la moralité qui lélève à la vertu. [238:] Maintenez lenfant dans la seule dépendance des choses, vous aurez suivi lordre de la nature dans le progrès de son éducation. Noffrez jamais à ses volontés indiscrètes que des obstacles physiques ou des punitions qui naissent des actions mêmes, et quil se rappelle dans loccasion; sans lui défendre de mal faire, il suffit de len empêcher. Lexpérience ou limpuissance doivent seules lui tenir lieu de loi. Naccordez rien à ses désirs parce quil le demande, mais parce quil en a besoin. Quil ne sache ce que cest quobéissance quand il agit, ni ce que cest quempire quand on agit pour lui. Quil sente également sa liberté dans ses actions et dans les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque, autant précisément quil en a besoin pour être libre et non pas impérieux; quen recevant vos services avec une sorte dhumiliation, il aspire au moment où il pourra sen passer, et où il aura lhonneur de se servir lui-même. [239:] La nature a, pour fortifier le corps et le faire croître, des moyens quon ne doit jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut aller, ni daller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfants nest point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement. Il faut quils sautent, quils courent, quils crient, quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements sont des besoins de leur constitution, qui cherche à se fortifier; mais on doit se défier de ce quils désirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, et que dautres sont obligés de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître, ou de celui qui ne vient que de la surabondance de vie dont jai parlé. [240:] Jai déjà dit ce quil faut faire quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela. Jajouterai seulement que, dès quil peut demander en parlant ce quil désire, et que, pour lobtenir plus vite ou pour vaincre un refus, il appuie de pleurs sa demande, elle lui doit être irrévocablement refusée. Si le besoin la fait parler, vous devez le savoir, et faire aussitôt ce quil demande; mais céder quelque chose à ses larmes, cest lexciter à en verser, cest lui apprendre à douter de votre bonne volonté, et à croire que limportunité peut plus sur vous que la bienveillance. Sil ne vous croit pas bon, bientôt il sera méchant; sil vous croit faible, il sera bientôt opiniâtre; il importe daccorder toujours au premier signe ce quon ne veut pas refuser. Ne soyez point prodigue en refus, mais ne les révoquez jamais. [241:] Gardez-vous surtout de donner à lenfant de vaines formules de politesse, qui lui servent au besoin de paroles magiques pour soumettre à ses volontés tout ce qui lentoure, et obtenir à linstant ce quil lui plaît. Dans léducation façonnière des riches on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant les termes dont ils doivent se servir pour que personne nose leur résister; leurs enfants nont ni ton ni tours suppliants; ils sont aussi arrogants, même plus, quand ils prient que quand ils commandent, comme étant bien plus sûrs dêtre obéis. On voit dabord que sil vous plaît signifie dans leur bouche il me plaît, et que je vous prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse, qui naboutit pour eux quà changer le sens des mots, et à ne pouvoir jamais parler autrement quavec empire! Quant à moi, qui crains moins quEmile ne soit grossier quarrogant, jaime beaucoup mieux quil dise en priant, faites cela, quen commandant, je vous prie. Ce nest pas le terme dont il se sert qui mimporte, mais bien lacception quil y joint. [242:] Il y a un excès de rigueur et un excès dindulgence, tous deux également à éviter. Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé, leur vie; vous les rendez actuellement misérables; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de mal-être, vous leur préparez de grandes misères; vous les rendez délicats, sensibles; vous les sortez de leur état dhommes dans lequel ils rentreront un jour malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes lartisan de ceux quelle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais pères auxquels je reprochais de sacrifier le bonheur des enfants à la considération dun temps éloigné qui peut ne jamais être. [243:] Non pas: car la liberté que je donne à mon élève le dédommage amplement des légères incommodités auxquelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons jouer sur la neige, violets, transis, et pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient quà eux de saller chauffer, ils nen font rien; si on les y forçait, ils sentiraient cent fois plus les rigueurs de la contrainte, quils ne sentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous? Rendrai-je votre enfant misérable en ne lexposant quaux incommodités quil veut bien souffrir? Je fais son bien dans le moment présent, en le laissant libre; je fais son bien dans lavenir, en larmant contre les maux quil doit supporter. Sil avait le choix dêtre mon élève ou le vôtre, pensez-vous quil balançât un instant? [244:] Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa constitution? et nest-ce pas sortir lhomme de sa constitution, que de vouloir lexempter également de tous les maux de son espèce? Oui, je le soutiens: pour sentir les grands biens, il faut quil connaisse les petits maux; telle est sa nature. Si le physique va trop bien, le moral se corrompt. Lhomme qui ne connaîtrait pas la douleur, ne connaîtrait ni lattendrissement de lhumanité, ni la douceur de la commisération; son cur ne serait ému de rien, il ne serait pas sociable, il serait un monstre parmi ses semblables. [245:] Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable? cest de laccoutumer à tout obtenir; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de les satisfaire, tôt ou tard limpuissance vous forcera malgré vous den venir au refus; et ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce quil désire. Dabord il voudra la canne que vous tenez; bientôt il voudra votre montre; ensuite il voudra loiseau qui vole; il voudra létoile quil voit briller; il voudra tout ce quil verra: à moins dêtre Dieu, comment le contenterez-vous? [246:] Cest une disposition naturelle à lhomme de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusquà certain point multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera le maître de tout. Lenfant donc qui n'a quà vouloir pour obtenir se croit le propriétaire de lunivers; il regarde tous les hommes comme ses esclaves et quand enfin lon est forcé de lui refuser quelque chose, lui, croyant tout possible quand il commande, prend ce refus pour un acte de rébellion; toutes les raisons quon lui donne dans un âge incapable de raisonnement ne sont à son gré que des prétextes; il voit partout de la mauvaise volonté: le sentiment dune injustice prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde en haine, et sans jamais savoir gré de la complaisance, il sindigne de toute opposition. [247:] Comment concevrais-je quun enfant, ainsi dominé par la colère et dévoré des passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux? Heureux, lui! cest un despote; cest à la fois le plus vil des esclaves et la plus misérable des créatures. Jai vu des enfants élevés de cette manière, qui voulaient quon renversât la maison dun coup dépaule, quon leur donnât le coq quils voyaient sur un clocher, quon arrêtât un régiment en marche pour entendre les tambours plus longtemps, et qui perçaient lair de leurs cris, sans vouloir écouter personne, aussitôt quon tardait à leur obéir. Tout sempressait vainement à leur complaire; leurs désirs s'irritant par la facilité dobtenir, ils sobstinaient aux choses impossibles, et ne trouvaient partout que contradictions, quobstacles, que peines, que douleurs. Toujours grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaient les jours à crier, à se plaindre. Etaient-ce là des êtres bien fortunés? La faiblesse et la domination réunies nengendrent que folie et misère. De deux enfants gâtés, lun bat la table, et lautre fait fouetter la mer; ils auront bien à fouetter et à battre avant de vivre contents. [248:] Si ces idées dempire et de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que sera-ce quand ils grandiront, et que leurs relations avec les autres hommes commenceront à sétendre et se multiplier? Accoutumés à voir tout fléchir devant eux, quelle surprise, en entrant dans le monde, de sentir que tout leur résiste, et de se trouver écrasés du poids de cet univers quils pensaient mouvoir à leur gré! [249:] Leurs airs insolents, leur puérile vanité, ne leur attirent que mortifications, dédains, railleries; ils boivent les affronts comme leau; de cruelles épreuves leur apprennent bientôt quils ne connaissent ni leur état ni leurs forces; ne pouvant tout, ils croient ne rien pouvoir. Tant dobstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris les avilissent: ils deviennent lâches, craintifs, rampants, et retombent autant au-dessous deux-mêmes, quils sétaient élevés au-dessus. [250:] Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfants pour être aimés et secourus; mais les a-t-elle faits pour être obéis et craints? Leur a-t-elle donné un air imposant, un il sévère, une voix rude et menaçante, pour se faire redouter? Je comprends que le rugissement dun lion épouvante les animaux, et quils tremblent en voyant sa terrible hure; mais si jamais on vit un spectacle indécent, odieux, risible, cest un corps de magistrats, le chef à la tête, en habit de cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, quils haranguent en termes pompeux, et qui crie et bave pour toute réponse. [251:] A considérer lenfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui lenvironne, qui ait si grand besoin de pitié, de soins, de protection, quun enfant? Ne semble-t-il pas quil ne montre une figure si douce et un air si touchant quafin que tout ce qui lapproche sintéresse à sa faiblesse et sempresse à le secourir? Quy a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à lordre, que de voir un enfant impérieux et mutin commander à tout ce qui lentoure et prendre impudemment le ton de maître avec ceux qui nont quà labandonner pour le faire périr? [252:] Dautre part, qui ne voit que la faiblesse du premier âge enchaîne les enfants de tant de manières, quil est barbare dajouter à cet assujettissement celui de nos caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser, et dont il est peu utile à eux et à nous quon les prive? Sil ny a point dobjet si digne de risée quun enfant hautain, il ny a point dobjet si digne de pitié quun enfant craintif. Puisque avec lâge de raison commence la servitude civile, pourquoi la prévenir par la servitude privée? Souffrons quun moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas imposé, et laissons à lenfance lexercice de la liberté naturelle, qui léloigne au moins pour un temps des vices que lon contracte dans lesclavage. Que ces instituteurs sévères, que ces pères asservis à leurs enfants viennent donc les uns et les autres avec leurs frivoles objections, et quavant de vanter leurs méthodes, ils apprennent une fois celle de la nature. [253:] Je reviens à la pratique. Jai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce quil le demande, mais parce quil en a besoin, ni rien faire par obéissance, mais seulement par nécessité. Ainsi les mots dobéir et de commander seront proscrits de son dictionnaire, encore plus ceux de devoir et dobligation; mais ceux de force, de nécessité, dimpuissance et de contrainte y doivent tenir une grande place. Avant lâge de raison, lon ne saurait avoir aucune idée des êtres moraux ni des relations sociales; il faut donc éviter, autant quil se peut, demployer des mots qui les expriment, de peur que lenfant nattache dabord à ces mots de fausses idées quon ne saura point ou quon ne pourra plus détruire. La première fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de lerreur et du vice; cest à ce premier pas quil faut surtout faire attention. Faites que tant quil nest frappé que des choses sensibles, toutes ses idées sarrêtent aux sensations; faites que de toutes parts il naperçoive autour de lui que le monde physique: sans quoi soyez sûr quil ne vous écoutera point du tout, ou quil se fera du monde moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous neffacerez de la vie. [254:] Raisonner avec les enfants était la grande maxime de Locke; cest la plus en vogue aujourdhui; son succès ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en crédit; et pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfants avec qui lon a tant raisonné. De toutes les facultés de lhomme, la raison, qui nest, pour ainsi dire, quun composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement et le plus tard; et cest de celle-là quon veut se servir pour développer les premières! Le chef-duvre dune bonne éducation est de faire un homme raisonnable: et lon prétend élever un enfant par la raison! Cest commencer par la fin, cest vouloir faire linstrument de louvrage. Si les enfants entendaient raison, ils nauraient pas besoin dêtre élevés; mais en leur parlant dès leur bas âge une langue quils nentendent point, on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce quon leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs et mutins; et tout ce quon pense obtenir deux par des motifs raisonnables, on ne lobtient jamais que par ceux de convoitise, ou de crainte, ou de vanité, quon est toujours forcé dy joindre. [255:] Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de morale quon fait et quon peut faire aux enfants. [256:] LE MAITRE: Il ne faut pas faire cela. L ENFANT: Et pourquoi ne faut-il pas faire cela? LE MAITRE: Parce que cest mal fait. LENFANT: Mal fait! Quest-ce qui est mal fait? LE MAITRE: Ce quon vous défend. LENFANT: Quel mal y a-t-il à faire ce quon me défend. LE MAITRE: On vous punit pour avoir désobéi. LENFANT: Je ferai en sorte quon nen sache rien. LE MAITRE: On vous épiera. LENFANT: Je me cacherai. LE MAITRE: On vous questionnera. LENFANT: Je mentirai. LE MAITRE: Il ne faut pas mentir. LENFANT: Pourquoi ne faut-il pas mentir? LE MAITRE: Parce que cest mal fait, etc. [257:] Voilà le cercle inévitable. Sortez-en, lenfant ne vous entend plus. Ne sont-ce pas là des instructions fort utiles? Je serais bien curieux de savoir ce quon pourrait mettre à la place de ce dialogue. Locke lui-même y eût à coup sûr été fort embarrassé. Connaître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de lhomme, nest pas laffaire dun enfant. [258:] La nature veut que les enfants soient enfants avant que dêtre hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui nauront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. Lenfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres; rien nest moins sensé que dy vouloir substituer les nôtres; et jaimerais autant exiger quun enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui servirait la raison à cet âge? Elle est le frein de la force, et lenfant na pas besoin de ce frein. [259:] En essayant de persuader à vos élèves le devoir de lobéissance, vous joignez à cette prétendue persuasion la force et les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par lintérêt ou contraints par la force, ils font semblant dêtre convaincus par la raison. Ils voient très bien que lobéissance leur est avantageuse, et la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de lune ou de lautre. Mais comme vous nexigez rien deux qui ne leur soit désagréable, et quil est toujours pénible de faire les volontés dautrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés quils font bien si lon ignore leur désobéissance, mais prêts à convenir quils font mal, sils sont découverts, de crainte dun plus grand mal. La raison du devoir nétant pas de leur âge, il ny a homme au monde qui vînt à bout de la leur rendre vraiment sensible; mais la crainte du châtiment, lespoir du pardon, limportunité, lembarras de répondre leur arrachent tous les aveux quon exige; et lon croit les avoir convaincus, quand on ne les a quennuyés ou intimidés. [260:] Quarrive-t-il de là? Premièrement, quen leur imposant un devoir quils ne sentent pas, vous les indisposez contre votre tyrannie et les détournez de vous aimer; que vous leur apprenez à devenir dissimulés, faux, menteurs, pour extorquer des récompenses ou se dérober aux châtiments; quenfin, les accoutumant à couvrir toujours dun motif apparent un motif secret, vous leur donnez vous-même le moyen de vous abuser sans cesse, de vous ôter la connaissance de leur vrai caractère, et de payer vous et les autres de vaines paroles dans loccasion. Les lois, direz-vous, quoique obligatoires pour la conscience, usent de même de contrainte avec les hommes faits. Jen conviens. Mais que sont ces hommes, sinon des enfants gâtés par léducation? Voilà précisément ce quil faut prévenir. Employez la force avec les enfants et la raison avec les hommes; tel est lordre naturel; le sage na pas besoin de lois. [261:] Traitez votre élève selon son âge. Mettez-le dabord à sa place, et tenez-ly si bien, quil ne tente plus den sortir. Alors, avant de savoir ce que cest que sagesse, il en pratiquera la plus importante leçon. Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce soit au monde, absolument rien. Ne lui laissez pas même imaginer que vous prétendiez avoir aucune autorité sur lui. Quil sache seulement quil est faible et que vous êtes fort; que, par son état et le vôtre, il est nécessairement à votre merci; quil le sache, quil lapprenne, qu'il le sente; quil sente de bonne heure sur sa tête altière le dur joug que la nature impose à lhomme, le pesant joug de la nécessité, sous lequel il faut que tout être fini ploie; quil voie cette nécessité dans les choses, jamais dans le caprice des hommes; que le frein qui le retient soit la force, et non lautorité. Ce dont il doit sabstenir, ne le lui défendez pas; empêchez-le de le faire, sans explications, sans raisonnements; ce que vous lui accordez, accordez-le à son premier mot, sans sollicitations, sans prières, surtout sans conditions. Accordez avec plaisir, ne refusez quavec répugnance; mais que tous vos refus soient irrévocables; quaucune importunité ne vous ébranle; que le non prononcé soit un mur dairain, contre lequel lenfant naura pas épuisé cinq ou six fois ses forces, quil ne tentera plus de le renverser. [262:] Cest ainsi que vous le rendrez patient, égal, résigné, paisible, même quand il naura pas ce quil a voulu; car il est dans la nature de lhomme dendurer patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise volonté dautrui. Ce mot: il ny en a plus, est une réponse contre laquelle jamais enfant ne sest mutiné, à moins quil ne crût que cétait un mensonge. Au reste, il ny a point ici de milieu; il faut nen rien exiger du tout, ou le plier dabord à la plus parfaite obéissance. La pire éducation est de le laisser flottant entre ses volontés et les vôtres, et de disputer sans cesse entre vous et lui à qui des deux sera le maître; jaimerais cent fois mieux quil le fût toujours. [263:] Il est bien étrange que, depuis quon se mêle délever des enfants, on nait imaginé dautre instrument pour les conduire que lémulation, la jalousie, lenvie, la vanité, lavidité, la vile crainte, toutes les passions les plus dangereuses, les plus promptes à fermenter, et les plus propres à corrompre lâme, même avant que le corps soit formé. A chaque instruction précoce quon veut faire entrer dans leur tête, on plante un vice au fond de leur cur; dinsensés instituteurs pensent faire des merveilles en les rendant méchants pour leur apprendre ce que cest que bonté; et puis ils nous disent gravement: Tel est lhomme, Oui, tel est lhomme que vous avez fait. [264:] On a essayé tous les instruments, hors un, le seul précisément qui peut réussir: la liberté bien réglée. Il ne faut point se mêler délever un enfant quand on ne sait pas le conduire où lon veut par les seules lois du possible et de limpossible. La sphère de lun et de lautre lui étant également inconnue, on létend, on la resserre autour de lui comme on veut. On lenchaîne, on le pousse, on le retient, avec le seul lien de la nécessité, sans quil en murmure: on le rend souple et docile par la seule force des choses, sans quaucun vice ait loccasion de germer en lui; car jamais les passions ne saniment, tant quelles sont de nul effet. [265:] Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale; il nen doit recevoir que de lexpérience: ne lui infligez aucune espèce de châtiment, car il ne sait ce que cest quêtre en faute: ne lui faites jamais demander pardon, car il ne saurait vous offenser. Dépourvu de toute moralité dans ses actions, il ne peut rien faire qui soit moralement mal, et qui mérite ni châtiment ni réprimande. [266:] Je vois déjà le lecteur effrayé juger de cet enfant par les nôtres: il se trompe. La gêne perpétuelle où vous tenez vos élèves irrite leur vivacité; plus ils sont contraints sous vos yeux, plus ils sont turbulents au moment quils séchappent; il faut bien quils se dédommagent quand ils peuvent de la dure contrainte où vous les tenez. Deux écoliers de la ville feront plus de dégât dans un pays que la jeunesse de tout un village. Enfermez un petit monsieur et un petit paysan dans une chambre; le premier aura tout renversé, tout brisé, avant que le second soit sorti de sa place. Pourquoi cela, si ce nest que lun se hâte dabuser dun moment de licence, tandis que lautre, toujours sûr de sa liberté, ne se presse jamais den user? Et cependant les enfants des villageois, souvent flattés ou contrariés, sont encore bien loin de létat où je veux quon les tienne. [267:] Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits: il ny a point de perversité originelle dans le cur humain; il ne sy trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il y est entré. La seule passion naturelle à lhomme est lamour de soi-même, ou lamour-propre pris dans un sens étendu. Cet amour-propre en soi ou relativement à nous est bon et utile; et, comme il na point de rapport nécessaire à autrui, il est à cet égard naturellement indifférent; il ne devient bon ou mauvais que par lapplication quon en fait et les relations quon lui donne. Jusquà ce que le guide de lamour-propre, qui est la raison, puisse naître, il importe donc quun enfant ne fasse rien parce quil est vu ou entendu, rien en un mot par rapport aux autres, mais seulement ce que la nature lui demande; et alors il ne fera rien que de bien. [268:] Je nentends pas quil ne fera jamais de dégât, quil ne se blessera point, quil ne brisera pas peut-être un meuble de prix sil le trouve à sa portée. Il pourrait faire beaucoup de mal sans mal faire, parce que la mauvaise action dépend de lintention de nuire, et quil naura jamais cette intention. Sil lavait une seule fois, tout serait déjà perdu; il serait méchant presque sans ressource. [269:] Telle chose est mal aux yeux de lavarice, qui ne lest pas aux yeux de la raison. En laissant les enfants en pleine liberté dexercer leur étourderie, il convient décarter deux tout ce qui pourrait la rendre coûteuse, et de ne laisser à leur portée rien de fragile et de précieux. Que leur appartement soit garni de meubles grossiers et solides; point de miroirs, point de porcelaines, point dobjets de luxe. Quant à mon Emile que jélève à la campagne, sa chambre naura rien qui la distingue de celle dun paysan. A quoi bon la parer avec tant de soin, puisquil y doit rester si peu? Mais je me trompe; il la parera lui-même, et nous verrons bientôt de quoi. [270:] Que si, malgré vos précautions, lenfant vient à faire quelque désordre, à casser quelque pièce utile, ne le punissez point de votre négligence, ne le grondez point; quil nentende pas un seul mot de reproche; ne lui laissez pas même entrevoir quil vous ait donné du chagrin; agissez exactement comme si le meuble se fût cassé de lui-même; enfin croyez avoir beaucoup fait si vous pouvez ne rien dire. [271:] Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute léducation? ce nest pas de gagner du temps, cest den perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes: il en faut faire quand on réfléchit; et, quoi que vous puissiez dire, jaime mieux être homme à paradoxes quhomme à préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine est celui de la naissance à lâge de douze ans. Cest le temps où germent les erreurs et les vices, sans quon ait encore aucun instrument pour les détruire; et quand linstrument vient, les racines sont si profondes, quil nest plus temps de les arracher. Si les enfants sautaient tout dun coup de la mamelle à lâge de raison, léducation quon leur donne pourrait leur convenir; mais, selon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. Il faudrait quils ne fissent rien de leur âme jusquà ce quelle eût toutes ses facultés; car il est impossible quelle aperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis quelle est aveugle, et quelle suive, dans limmense plaine des idées, une route que la raison trace encore si légèrement pour les meilleurs yeux. [272:] La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cur du vice et lesprit de lerreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne rien laisser faire; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à lâge de douze ans, sans quil sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son entendement souvriraient à la raison; sans préjugés, sans habitudes, il naurait rien en lui qui pût contrarier leffet de vos soins. Bientôt il deviendrait entre vos mains le plus sage des hommes; et en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige déducation. [273:] Prenez bien le contre-pied de lusage, et vous ferez presque toujours bien. Comme on ne veut pas faire dun enfant un enfant, mais un docteur, les pères et les maîtres nont jamais assez tôt tancé, corrigé, réprimandé, flatté, menacé, promis, instruit, parlé raison. Faites mieux: soyez raisonnable, et ne raisonnez point avec votre élève, surtout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît; car amener ainsi toujours la raison dans les choses désagréables, ce nest que la lui rendre ennuyeuse, et la décréditer de bonne heure dans un esprit qui nest pas encore en état de lentendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces, mais tenez son âme oisive aussi longtemps quil se pourra. Redoutez tous les sentiments antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez, arrêtez les impressions étrangères: et, pour empêcher le mal de naître, ne vous pressez point de faire le bien; car il nest jamais tel que quand la raison léclaire. Regardez tous les délais comme des avantages: cest gagner beaucoup que davancer vers le terme sans rien perdre; laissez mûrir lenfance dans les enfants. Enfin, quelque leçon leur devient-elle nécessaire? gardez-vous de la donner aujourdhui, si vous pouvez différer jusquà demain sans danger. [274:] Une autre considération qui confirme lutilité de cette méthode, est celle du génie particulier de lenfant, quil faut bien connaître pour savoir quel régime moral lui convient. Chaque esprit a sa forme propre, selon laquelle il a besoin dêtre gouverné; et il importe au succès des soins quon prend quil soit gouverné par cette forme, et non par une autre. Homme prudent, épiez longtemps la nature, observez bien votre élève avant de lui dire le premier mot; laissez dabord le germe de son caractère en pleine liberté de se montrer, ne le contraignez en quoi que ce puisse être, afin de le mieux voir tout entier. Pensez-vous que ce temps de liberté soit perdu pour lui? tout au contraire, il sera le mieux employé; car cest ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un temps précieux: au lieu que, si vous commencez dagir avant de savoir ce quil faut faire, vous agirez au hasard; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas; vous serez plus éloigné du but que si vous eussiez été moins pressé de latteindre. Ne faites donc pas comme lavare qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec usure dans un âge plus avancé. Le sage médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la première vue, mais il étudie premièrement le tempérament du malade avant de lui rien prescrire; il commence tard à le traiter, mais il le guérit, tandis que le médecin. trop pressé le tue. [275:] Mais où placerons-nous cet enfant pour lélever ainsi comme un être insensible, comme un automate? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dans une île déserte? Lécarterons-nous de tous les humains? Naura-t-il pas continuellement dans le monde le spectacle et lexemple des passions dautrui? Ne verra-t-il jamais dautres enfants de son âge? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera pas un ange? [276:] Cette objection est forte et solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise aisée quune éducation naturelle? O hommes! est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien? Je sens ces difficultés, jen conviens: peut-être sont-elles insurmontables; mais toujours est-il sûr quen sappliquant à les prévenir on les prévient jusquà certain point. Je montre le but quil faut quon se propose: je ne dis pas quon y puisse arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi. [277:] Souvenez-vous quavant doser entreprendre de former un homme, il faut sêtre fait homme soi-même; il faut trouver en soi lexemple quil se doit proposer. Tandis que lenfant est encore sans connaissance, on a le temps de préparer tout ce qui lapproche à ne frapper ses premiers regards que des objets quil lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous faire aimer, afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez point maître de lenfant, si vous ne lêtes de tout ce qui lentoure; et cette autorité ne sera jamais suffisante, si elle nest fondée sur lestime de la vertu. Il ne sagit point dépuiser sa bourse et de verser largent à pleines mains; je nai jamais vu que largent fît aimer personne. Il ne faut point être avare et dur, ni plaindre la misère quon peut soulager; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n'ouvrez aussi votre cur, celui des autres vous restera toujours fermé. Cest votre temps, ce sont vos soins, vos affections, cest vous-même quil faut donner; car, quoi que vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent nest point vous. Il y a des témoignages dintérêt et de bienveillance qui font plus deffet, et sont réellement plus utiles que tous les dons: combien de malheureux, de malades, ont plus besoin de consolations que daumônes! combien dopprimés à qui la protection sert plus que largent! Raccommodez les gens qui se brouillent, prévenez les procès; portez les enfants au devoir, les pères à lindulgence; favorisez dheureux mariages; empêchez les vexations; employez, prodiguez le crédit des parents de votre élève en faveur du faible à qui on refuse justice, et que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain, bienfaisant. Ne faites pas seulement laumône, faites la charité; les uvres de miséricorde soulagent plus de maux que largent; aimez les autres, et ils vous aimeront; servez-les et ils vous serviront; soyez leur frère, et ils seront vos enfants. [278:] Cest encore ici une des raisons pourquoi je veux élever Emile à la campagne, loin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres; loin des noires murs des villes, que le vernis dont on les couvre rend séduisantes et contagieuses pour les enfants; au lieu que les vices des paysans, sans apprêt et dans toute leur grossièreté, sont plus propres à rebuter quà séduire, quand on na nul intérêt à les imiter. [279:] Au village, un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets quil voudra présenter à lenfant; sa réputation, ses discours, son exemple, auront une autorité quils ne sauraient avoir à la ville; étant utile à tout le monde, chacun sempressera de lobliger, dêtre estimé de lui, de se montrer au disciple tel que le maître voudrait quon fût en effet; et si lon ne se corrige pas du vice, on sabstiendra du scandale; cest tout ce dont nous avons besoin pour notre objet. [280:] Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes: le mal que les enfants voient les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours sermonneurs, toujours moralistes, toujours pédants, pour une idée que vous leur donnez la croyant bonne, vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent rien: pleins de ce qui se passe dans votre tête, vous ne voyez pas leffet que vous produisez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez incessamment, pensez-vous quil ny en ait pas une quils saisissent à faux? Pensez-vous quils ne commentent pas à leur manière vos explications diffuses, et quils ny trouvent pas de quoi se faire un système à leur portée, quils sauront vous opposer dans loccasion? [281:] Ecoutez un petit bonhomme quon vient dendoctriner; laissez-le jaser, questionner, extravaguer à son aise, et vous allez être surpris du tour étrange quont pris vos raisonnements dans son esprit: il confond tout, il renverse tout, il vous impatiente, il vous désole quelquefois par des objections imprévues; il vous réduit à vous taire, ou à le faire taire; et que peut-il penser de ce silence de la part dun homme qui aime tant à parler? Si jamais il remporte cet avantage, et quil ne sen aperçoive, adieu léducation; tout est fini dès ce moment, il ne cherche plus a s'instruire, il cherche à vous réfuter. [282:] Maîtres zélés, soyez simples, discrets, retenus: ne vous hâtez jamais dagir que pour empêcher dagir les autres; je le répéterai sans cesse, renvoyez, sil se peut, une bonne instruction, de peur den donner une mauvaise. Sur cette terre, dont la nature eût fait le premier paradis de lhomme, craignez dexercer lemploi du tentateur en voulant donner à linnocence la connaissance du bien et du mal; ne pouvant empêcher que lenfant ne s'instruise au dehors par des exemples, bornez toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous limage qui lui convient. [283:] Les passions impétueuses produisent un grand effet sur lenfant qui en est témoin, parce quelles ont des signes très sensibles qui le frappent et le forcent dy faire attention. La colère surtout est si bruyante dans ses emportements, quil est impossible de ne pas sen apercevoir étant à portée. Il ne faut pas demander si cest là pour un pédagogue loccasion dentamer un beau discours. Eh! point de beaux discours, rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir lenfant: étonné du spectacle, il ne manquera pas de vous questionner. La réponse est simple; elle se tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé, des yeux étincelants, un geste menaçant, il entend des cris; tous signes que le corps nest pas dans son assiette. Dites-lui posément, sans mystère: Ce pauvre homme est malade, il est dans un accès de fièvre. Vous pouvez de là tirer occasion de lui donner, mais en peu de mots, une idée des maladies et de leurs effets; car cela aussi est de la nature, et cest un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir assujetti. [284:] Se peut-il que sur cette idée, qui nest pas fausse, il ne contracte pas de bonne heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions, quil regardera comme des maladies? Et croyez-vous quune pareille notion, donnée à propos, ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale? Mais voyez dans lavenir les conséquences de cette notion: vous voilà autorisé, si jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade; à lenfermer dans sa chambre, dans son lit sil le faut, à le tenir au régime, à leffrayer lui-même de ses vices naissants, àles lui rendre odieux et redoutables, sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité dont vous serez peut-être forcé duser pour len guérir. Que sil vous arrive à vous-même, dans quelque moment de vivacité, de sortir du sang-froid et de la modération dont vous devez faire votre étude, ne cherchez point à lui déguiser votre faute; mais dites-lui franchement, avec un tendre reproche: Mon ami, vous mavez fait mal. [285:] Au reste, il importe que toutes les naïvetés que peut produire dans un enfant la simplicité des idées dont il est nourri, ne soient jamais relevées en sa présence, ni citées de manière quil puisse lapprendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois, et faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis assez redire que pour être le maître de lenfant, il faut être son propre maître. Je me représente mon petit Emile, au fort dune rixe entre deux voisines, savançant vers la plus furieuse, et lui disant dun ton de commisération: Ma bonne, vous êtes malade, jen suis bien fâché. A coup sûr, cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs, ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je lemmène de gré ou de force avant quil puisse apercevoir cet effet, ou du moins avant quil y pense, et je me hâte de le distraire sur dautres objets qui le lui fassent bien vite oublier. [286:] Mon dessein nest point dentrer dans tous les détails, mais seulement dexposer les maximes générales, et de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je tiens pour impossible quau sein de la société lon puisse amener un enfant à lâge de douze ans, sans lui donner quelque idée des rapports dhomme à homme, et de la moralité des actions humaines. Il suffit quon sapplique à lui rendre ces notions nécessaires le plus tard quil se pourra, et que, quand elles deviendront inévitables, on les borne à lutilité présente, seulement pour quil ne se croie pas le maître de tout, et quil ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule et sans le savoir. Il y a des caractères doux et tranquilles quon peut mener loin sans danger dans leur première innocence; mais il y a aussi des naturels violents dont la férocité se développe de bonne heure, et quil faut se hâter de faire hommes, pour nêtre pas obligé de les enchaîner. [287:] Nos premiers devoirs sont envers nous; nos sentiments primitifs se concentrent en nous-mêmes; tous nos mouvements naturels se rapportent dabord à notre conservation et à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due; et cest encore un des contresens des éducations communes, que, parlant dabord aux enfants de leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce quil faut, ce quils ne sauraient entendre, et ce qui ne peut les intéresser. [288:] Si javais donc à conduire un de ceux que je viens de supposer, je me dirais: Un enfant ne sattaque pas aux personnes, mais aux choses; et bientôt il apprend par lexpérience à respecter quiconque le passe en âge et en force; mais les choses ne se défendent pas elles-mêmes. La première idée quil faut lui donner est donc moins celle de la liberté que de la propriété; et, pour quil puisse avoir cette idée, il faut quil ait quelque chose en propre. Lui citer ses hardes, ses meubles, ses jouets, cest ne lui rien dire; puisque, bien quil dispose de ces choses, il ne sait ni pourquoi ni comment il les a. Lui dire quil les a parce quon les lui a données, cest ne faire guère mieux; car, pour donner il faut avoir: voilà donc une propriété antérieure à la sienne; et cest le principe de la propriété quon lui veut expliquer; sans compter que le don est une convention, et que lenfant ne peut savoir encore ce que cest que convention. Lecteurs, remarquez, je vous prie, dans cet exemple et dans cent mille autres, comment, fourrant dans la tête des enfants des mots qui nont aucun sens à leur portée, on croit pourtant les avoir fort bien instruits. [289:] Il sagit donc de remonter à lorigine de la propriété; car cest de là que la première idée en doit naître. Lenfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, et il aura lun et lautre. Il est de tout âge, surtout du sien, de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance et dactivité. Il naura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, quil voudra jardiner à son tour. [290:] Par les principes ci-devant établis, je ne moppose point à son envie; au contraire, je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien; du moins il le croit ainsi; je deviens son garçon jardinier; en attendant quil ait des bras, je laboure pour lui la terre; il en prend possession en y plantant une fève; et sûrement cette possession est plus sacrée et plus respectable que celle que prenait Nuñez Balboa de lAmérique méridionale au nom du roi dEspagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud. [291:] On vient tous les jours arroser les fèves, on les voit lever dans des transports de joie. Jaugmente cette joie en lui disant: Cela vous appartient; et lui expliquant alors ce terme dappartenir, je lui fais sentir quil a mis là son temps, son travail, sa peine, sa personne enfin; quil y a dans cette terre quelque chose de lui-même quil peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourrait retirer son bras de la main dun autre homme qui voudrait le retenir malgré lui. [292:] Un beau jour il arrive empressé, et larrosoir à la main. O spectacle! ô douleur! toutes les fèves sont arrachées, tout le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnaît plus. Ah! quest devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes soins et de mes sueurs? Qui ma ravi mon bien? qui ma pris mes fèves? Ce jeune cur se soulève; le premier sentiment de linjustice y vient verser sa triste amertume; les larmes coulent en ruisseaux; lenfant désolé remplit lair de gémissements et de cris. On prend part à sa peine, à son indignation; on cherche, on sinforme, on fait des perquisitions. Enfin lon découvre que le jardinier a fait le coup: on le fait venir. [293:] Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi! messieurs, cest vous qui mavez ainsi gâté mon ouvrage! Javais semé là des melons de Malte dont la graine mavait été donnée comme un trésor, et desquels jespérais vous régaler quand ils seraient mûrs; mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous mavez détruit mes melons déjà tout levés, et que je ne remplacerai jamais. Vous mavez fait un tort irréparable, et vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis. [294:] JEAN-JACQUES: Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien que nous avons eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous ferons venir dautre graine de Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelquun ny a point mis la main avant nous. ROBERT: Oh! bien, messieurs, vous pouvez donc vous reposer, car il ny a plus guère de terre en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée; chacun en fait autant de son côté, et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps. EMILE: Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue? ROBERT: Pardonnez-moi, mon jeune cadet; car il ne nous vient pas souvent de petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté. ÉMILE: Mais moi je nai point de jardin. ROBERT: Que mimporte? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus promener; car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine. JEAN-JACQUES: Ne pourrait-on pas proposer un arrangement au bon Robert? Quil nous accorde, à mon petit ami et à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition quil aura la moitié du produit. ROBERT: Je vous laccorde sans condition. Mais souvenez-vous que jirai labourer vos fèves, si vous touchez à mes melons. [295:] Dans cet essai de la manière dinculquer aux enfants les notions primitives, on voit comment lidée de la propriété remonte naturellement au droit du premier occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, et toujours à la portée de lenfant. De là jusquau droit de propriété et aux échanges, il ny a plus quun pas, après lequel il faut sarrêter tout court. [296:] On voit encore quune explication que je renferme ici dans deux pages décriture sera peut-être laffaire dun an pour la pratique; car, dans la carrière des idées morales, on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien saffermir à chaque pas. Jeunes maîtres, pensez, je vous prie, à cet exemple, et souvenez-vous quen toute chose vos leçons doivent être plus en actions quen discours; car les enfants oublient aisément ce quils ont dit et ce quon leur a dit, mais non pas ce quils ont fait et ce quon leur a fait. [297:] De pareilles instructions se doivent donner, comme je lai dit, plus tôt ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de lélève en accélère ou retarde le besoin; leur usage est dune évidence qui saute aux yeux; mais, pour ne rien omettre dimportant dans les choses difficiles, donnons encore un exemple. [298:] Votre enfant dyscole gâte tout ce quil touche: ne vous fâchez point; mettez hors de sa portée ce quil peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert; ne vous hâtez point de lui en donner dautres: laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre; laissez le vent souffler sur lui nuit et jour sans vous soucier des rhumes; car il vaut mieux quil soit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités quil vous cause, mais faites quil les sente le premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les casse encore? changez alors de méthode; dites-lui sèchement, mais sans colère: Les fenêtres sont à moi; elles ont été mises là par mes soins; je veux les garantir. Puis vous lenfermerez à lobscurité dans un lieu sans fenêtre. A ce procédé si nouveau il commence par crier, tempêter; personne ne lécoute. Bientôt il se lasse et change de ton; il se plaint, il gémit: un domestique se présente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour nen rien faire, le domestique répond: Jai aussi des vitres à conserver, et sen va. Enfin, après que lenfant aura demeuré là plusieurs heures, assez longtemps pour sy ennuyer et sen souvenir, quelquun lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui rendriez la liberté, et il ne casserait plus de vitres. Il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir: vous viendrez; il vous fera sa proposition, et vous laccepterez à linstant en lui disant: Cest très bien pensé; nous y gagnerons tous deux:, que navez-vous eu plus tôt cette bonne idée! Et puis, sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse, vous lembrasserez avec joie et lemmènerez sur-le-champ dans sa chambre, regardant cet accord comme sacré et inviolable autant que si le serment y avait passé. Quelle idée pensez-vous quil prendra, sur ce procédé, de la foi des engagements et de leur utilité? Je suis trompé sil y a sur la terre un seul enfant, non déjà gâté, à lépreuve de cette conduite, et qui savise après cela de casser une fenêtre à dessein. Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeait guère, en faisant un trou pour planter sa fève, quil se creusait un cachot où sa science ne tarderait pas à le faire enfermer. [299:] Nous voilà dans le monde moral, voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions et les devoirs naissent la tromperie et le mensonge. Dès quon peut faire ce quon ne doit pas, on veut cacher ce quon na pas dû faire. Dès quun intérêt fait promettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promesse; il ne sagit plus de la violer impunément: la ressource est naturelle; on se cache et lon ment. Nayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà les misères de la vie humaine qui commencent avec ses erreurs. [300:] Jen ai dit assez pour faire entendre quil ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme châtiment, mais quil doit toujours leur arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge, vous ne les punirez point précisément pour avoir menti; mais vous ferez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de nêtre point cru quand on dit la vérité, dêtre accusé du mal quon na point fait, quoiquon sen défende, se rassemblent sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que cest que mentir pour les enfants. [301:] Il y a deux sortes de mensonges: celui de fait qui regarde le passé, celui de droit qui regarde lavenir. Le premier a lieu quand on nie davoir fait ce quon a fait, ou quand on affirme avoir fait ce quon na pas fait, et en général quand on parle sciemment contre la vérité des choses. Lautre a lieu quand on promet ce quon na pas dessein de tenir, et en général quand on montre une intention contraire à celle quon a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même; mais je les considère ici par ce quils ont de différent. [302:] Celui qui sent le besoin quil a du secours des autres, et qui ne cesse déprouver leur bienveillance, na nul intérêt de les tromper; au contraire, il a un intérêt sensible quils voient les choses comme elles sont, de peur quils ne se trompent à son préjudice. Il est donc clair que le mensonge de fait nest pas naturel aux enfants; mais cest la loi de lobéissance qui produit la nécessité de mentir, parce que lobéissance étant pénible, on sen dispense en secret le plus quon peut, et que lintérêt présent déviter le châtiment ou le reproche lemporte sur lintérêt éloigné dexposer la vérité. Dans léducation naturelle et libre, pourquoi donc votre enfant vous mentirait-il? Qua-t-il à vous cacher? Vous ne le reprenez point, vous ne le punissez de rien, vous nexigez rien de lui. Pourquoi ne vous dirait-il pas tout ce quil a fait aussi naïvement quà son petit camarade? Il ne peut voir à cet aveu plus de danger. dun côté que de lautre. [303:] Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire ou de sabstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de létat de nature et dérogent à la liberté. Il y a plus: tous les engagements des enfants sont nuls par eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant sétendre au-delà du présent, en sengageant ils ne savent ce quils font. A peine lenfant peut-il mentir quand il sengage; car, ne songeant qu a se tirer daffaire dans le moment présent, tout moyen qui na pas un effet présent lui devient égal; en promettant pour un temps futur, il ne promet rien, et son imagination encore endormie ne sait point étendre son être sur deux temps différents. Sil pouvait éviter le fouet ou obtenir un cornet de dragées en promettant de se jeter demain par la fenêtre, il le promettrait à linstant. Voilà pourquoi les lois nont aucun égard aux engagements des enfants; et quand les pères et les maîtres plus sévères exigent quils les remplissent, cest seulement dans ce que lenfant devrait faire, quand même il ne laurait pas promis. [304:] Lenfant, ne sachant ce quil fait quand il sengage, ne peut donc mentir en sengageant. Il nen est pas de même quand il manque à sa promesse, ce qui est encore une espèce de mensonge rétroactif: car il se souvient très bien davoir fait cette promesse; mais ce quil ne voit pas, cest limportance de la tenir. Hors détat de lire dans lavenir, il ne peut prévoir les conséquences des choses; et quand il viole ses engagements, il ne fait rien contre la raison de son âge. [305:] Il suit de là que les mensonges des enfants sont tous louvrage des maîtres, et que vouloir leur apprendre à dire la vérité nest autre chose que leur apprendre à mentir. Dans lempressement quon a de les régler, de les gouverner, de les instruire, on ne se trouve jamais assez dinstruments pour en venir à bout. On veut se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement, par des préceptes sans raison, et lon aime mieux quils sachent leurs leçons et quils mentent, que sils demeuraient ignorants et vrais. [306:] Pour nous, qui ne donnons à nos élèves que des leçons de pratique, et qui aimons mieux quils soient bons que savants, nous nexigeons point deux la vérité, de peur quils ne la déguisent, et nous ne leur faisons rien promettre quils soient tentés de ne pas tenir. Sil sest fait en mon absence quelque mal dont jignore lauteur, je me garderai den accuser Emile, ou de lui dire: Est-ce vous? Car en cela que ferais-je autre chose, sinon lui apprendre à le nier? Que si son naturel difficile me force à faire avec lui quelque convention, je prendrai si bien mes mesures que la proposition en vienne toujours de lui, jamais de moi; que, quand il sest engagé, il ait toujours un intérêt présent et sensible à remplir son engagement; et que, si jamais il y manque, ce mensonge attire sur lui des maux quil voie sortir de lordre même des choses, et non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais, loin davoir besoin de recourir à de si cruels expédients, je suis presque sûr quEmile apprendra fort tard ce que cest que mentir, et quen lapprenant il sera fort étonné, ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est très clair que plus je rends son bien-être indépendant, soit des volontés, soit des jugements des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir. [307:] Quand on nest point pressé dinstruire, on nest point pressé dexiger, et lon prend son temps pour ne rien exiger quà propos. Alors lenfant se forme, en ce quil ne se gâte point. Mais, quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment sy prendre, lui fait à chaque instant promettre ceci ou cela, sans distinction, sans choix, sans mesure, lenfant, ennuyé, surchargé de toutes ces promesses, les néglige, les oublie, les dédaigne enfin, et, les regardant comme autant de vaines formules, se fait un jeu de les faire et de les violer. Voulez-vous donc quil soit fidèle à tenir sa parole, soyez discret à lexiger. [308:] Le détail dans lequel je viens dentrer sur le mensonge peut à bien des égards sappliquer à tous les autres devoirs, quon ne prescrit aux enfants quen les leur rendant non seulement haïssables, mais impraticables. Pour paraître leur prêcher la vertu, on leur fait aimer tous les vices: on les leur donne, en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux, on les mène sennuyer à léglise; en leur faisant incessamment marmotter des prières, on les force daspirer au bonheur de ne plus prier Dieu. Pour leur inspirer la charité, on leur fait donner laumône, comme si lon dédaignait de la donner soi-même. Eh! ce nest pas lenfant qui doit donner, cest le maître: quelque attachement quil ait pour son élève, il doit lui disputer cet honneur; il doit lui faire juger quà son âge on nen est point encore digne. Laumône est une action dhomme qui connaît la valeur de ce quil donne, et le besoin que son semblable en a. Lenfant, qui ne connaît rien de cela, ne peut avoir aucun mérite à donner; il donne sans charité, sans bienfaisance; il est presque honteux de donner, quand, fondé sur son exemple et le vôtre, il croit quil ny a que les enfants qui donnent, et quon ne fait plus laumône étant grand. [309:] Remarquez qu on ne fait jamais donner par lenfant que des choses dont il ignore la valeur, des pièces de métal quil a dans sa poche, et qui ne lui servent quà cela. Un enfant donnerait plutôt cent louis quun gâteau. Mais engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son goûter, et nous saurons bientôt si vous lavez rendu vraiment libéral. [310:] On trouve encore un expédient à cela, cest de rendre bien vite à lenfant ce quil a donné, de sorte quil saccoutume à donner tout ce quil sait bien qui lui va revenir. Je nai guère vu dans les enfants que ces deux espèces de générosité: donner ce qui ne leur est bon à rien, ou donner ce quils sont sûrs quon va leur rendre. Faites en sorte, dit Locke, quils soient convaincus par expérience que le plus libéral est toujours le mieux partagé. Cest là rendre un enfant libéral en apparence et avare en effet. Il ajoute que les enfants contracteront ainsi lhabitude de la libéralité. Oui, dune libéralité usurière, qui donne un uf pour avoir un buf. Mais, quand il sagira de donner tout de bon, adieu lhabitude; lorsquon cessera de leur rendre, ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à lhabitude de lâme plutôt quà celle des mains. Toutes les autres vertus quon apprend aux enfants ressemblent à celle-là. Et cest à leur prêcher ces solides vertus quon use leurs jeunes ans dans la tristesse! Ne voilà-t-il pas une savante éducation! [311:] Maîtres, laissez les simagrées, soyez vertueux et bons, que vos exemples se gravent dans la mémoire de vos élèves, en attendant quils puissent entrer dans leurs curs. Au lieu de me hâter dexiger du mien des actes de charité, jaime mieux en faire en sa présence, et lui ôter même le moyen de mimiter en cela, comme un honneur qui nest pas de son âge; car il importe quil ne saccoutume pas à regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs denfants. Que si, me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus, et quil soit temps de lui répondre, je lui dirai: Ç Mon ami, cest que, quand les pauvres ont bien voulu quil y eût des riches, les riches ont promis de nourrir tous ceux qui nauraient de quoi vivre ni par leur bien ni par leur travail. È Ç Vous avez donc aussi promis cela? reprendra-t-il. Ç Sans doute; je ne suis maître du bien qui passe par mes mains quavec la condition qui est attachée à sa propriété. È [312:] Après avoir entendu ce discours, et lon a vu comment on peut mettre un enfant en état de lentendre, un autre quEmile serait tenté de mimiter et de se conduire en homme riche; en pareil cas, jempêcherais au moins que ce ne fût avec ostentation; jaimerais mieux quil me dérobât mon droit et se cachât pour donner. Cest une fraude de son âge, et la seule que je lui pardonnerais. [313:] Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, et que nulle bonne action nest moralement bonne que quand on la fait comme telle, et non parce que dautres la font. Mais, dans un âge où le cur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner lhabitude, en attendant quils les puissent faire par discernement et par amour du bien. Lhomme est imitateur, lanimal même lest; le goût de limitation est de la nature bien ordonnée; mais il dégénère en vice dans la société. Le singe imite lhomme quil craint, et nimite pas les animaux quil méprise; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous, au contraire, nos arlequins de toute espèce imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule; ils cherchent dans le sentiment de leur bassesse à ségaler ce qui vaut mieux queux; ou, sils sefforcent dimiter ce quils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût des imitateurs: ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de limitation parmi nous vient du désir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans mon entreprise, Emile naura sûrement pas ce désir. Il faut donc nous passer du bien apparent quil peut produire. [314:] Approfondissez toutes les règles de votre éducation, vous les trouverez ainsi toutes à contresens, surtout en ce qui concerne les vertus et les murs. La seule leçon de morale qui convienne à lenfance, et la plus importante à tout âge, est de ne jamais faire de mal à personne. Le précepte même de faire du bien, sil nest subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire. Qui est-ce qui ne fait pas du bien? tout le monde en fait, le méchant comme les autres; il fait un heureux aux dépens de cent misérables; et de là viennent toutes nos calamités. Les plus sublimes vertus sont négatives: elles sont aussi les plus difficiles, parce quelles sont sans ostentation, et au-dessus même de ce plaisir si doux au cur de lhomme, den renvoyer un autre content de nous. O quel bien fait nécessairement à ses semblables celui dentre eux, sil en est un, qui ne leur fait jamais de mal! De quelle intrépidité dâme, de quelle vigueur de caractère il a besoin pour cela! Ce nest pas en raisonnant sur cette maxime, cest en tâchant de la pratiquer, quon sent combien il est grand et pénible dy réussir. [315:] Voilà quelques faibles idées des précautions avec lesquelles je voudrais quon donnât aux enfants les instructions quon ne peut quelquefois leur refuser sans les exposer à nuire à eux-mêmes ou aux autres, et surtout à contracter de mauvaises habitudes dont on aurait peine ensuite à les corriger: mais soyons sûrs que cette nécessité se présentera rarement pour les enfants élevés comme ils doivent lêtre, parce quil est impossible quils deviennent indociles, méchants, menteurs, avides, quand on naura pas semé dans leurs curs les vices qui les rendent tels. Ainsi ce que jai dit sur ce point sert plus aux exceptions quaux règles; mais ces exceptions sont plus fréquentes à mesure que les enfants ont plus doccasions de sortir de leur état et de contracter les vices des hommes. Il faut nécessairement, à ceux quon élève au milieu du monde, des instructions plus précoces quà ceux quon élève dans la retraite. Cette éducation solitaire serait donc préférable, quand elle ne ferait que donner à lenfance le temps de mûrir. [316:] Il est un autre genre dexceptions contraires pour ceux quun heureux naturel élève au-dessus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne sortent jamais de lenfance, il y en a dautres qui, pour ainsi dire, ny passent point, et sont hommes presque en naissant. Le mal est que cette dernière exception est très rare, très difficile à connaître, et que chaque mère, imaginant quun enfant peut être un prodige, ne doute point que le sien nen soit un. Elles font plus, elles prennent pour des indices extraordinaires ceux mêmes qui marquent lordre accoutumé: la vivacité, les saillies, létourderie, la piquante naïveté; tous signes caractéristiques de lâge, et qui montrent le mieux quun enfant nest quun enfant. Est-il étonnant que celui quon fait beaucoup parler et à qui lon permet de tout dire, qui nest gêné par aucun égard, par aucune bienséance, fasse par hasard quelque heureuse rencontre? Il le serait bien plus quil nen fît jamais, comme il le serait quavec mille mensonges un astrologue ne prédît jamais aucune vérité. Ils mentiront tant, disait Henri IV, quà la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons mots na quà dire beaucoup de sottises. Dieu garde de mal les gens à la mode, qui nont pas dautre mérite pour être fêtés! [317:] Les pensées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfants, ou plutôt les meilleurs mots dans leur bouche, comme les diamants du plus grand prix sous leurs mains, sans que pour cela ni les pensées ni les diamants leur appartiennent; il ny a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre. Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce quelles sont pour nous; il ny joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant est quil en ait, nont dans sa tête ni suite ni liaison; rien de fixe, rien dassuré dans tout ce quil pense. Examinez votre prétendu prodige. En de certains moments vous lui trouverez un ressort dune extrême activité, une clarté desprit à percer les nues. Le plus souvent ce même esprit vous paraît lâche, moite, et comme environné dun épais brouillard. Tantôt il vous devance, et tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez: cest un génie, et linstant daprès: cest un sot. Vous vous tromperiez toujours; cest un enfant. Cest un aiglon qui fend lair un instant, et retombe linstant daprès dans son aire. [318:] Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences, et craignez dépuiser ses forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau séchauffe, si vous voyez quil commence à bouillonner, laissez-le dabord fermenter en liberté, mais ne lexcitez jamais, de peur que tout ne sexhale; et quand les premiers esprits se seront évaporés, retenez, comprimez les autres, jusquà ce quavec les années tout se tourne en chaleur vivifiante et en véritable force. Autrement vous perdrez votre temps et vos soins, vous détruirez votre propre ouvrage; et après vous être indiscrètement enivrés de toutes ces vapeurs inflammables, il ne vous restera quun marc sans vigueur. [319:] Des enfants étourdis viennent les hommes vulgaires: je ne sache point dobservation plus générale et plus certaine que celle-là. Rien nest plus difficile que de distinguer dans lenfance la stupidité réelle, de cette apparente et trompeuse stupidité qui est lannonce des âmes fortes. Il parait dabord étrange que les deux extrêmes aient des signes si semblables: et cela doit pourtant être; car, dans un âge où lhomme na encore nulles véritables idées, toute la différence qui se trouve entre celui qui a du génie et celui qui nen a pas, est que le dernier nadmet que de fausses idées, et que le premier, nen trouvant que de telles, nen admet aucune: il ressemble donc au stupide en ce que lun nest capable de rien, et que rien ne convient à lautre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du hasard, qui peut offrir au dernier quelque idée à sa portée, au lieu que le premier est toujours le même partout. Le jeune Caton, durant son enfance, semblait un imbécile dans la maison. Il était taciturne et opiniâtre, voilà tout le jugement quon portait de lui. Ce ne fut que dans lantichambre de Sylla que son oncle apprit à le connaître. Sil ne fût point entré dans cette antichambre, peut-être eût-il passé pour une brute jusquà lâge de raison. Si César neût point vécu, peut-être eût-on toujours traité de visionnaire ce même Caton qui pénétra son funeste génie, et prévit tous ses projets de si loin. O que ceux qui jugent si précipitamment les enfants sont sujets à se tromper! Ils sont souvent plus enfants queux. Jai vu, dans un âge assez avancé, un homme qui mhonorait de son amitié passer dans sa famille et chez ses amis pour un esprit borné: cette excellente tête se mûrissait en silence. Tout à coup il sest montré philosophe, et je ne doute pas que la postérité ne lui marque une place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et les plus profonds métaphysiciens de son siècle. [320:] Respectez lenfance, et ne vous pressez point de la juger, soit en bien, soit en mal. Laissez les exceptions s'indiquer, se prouver, se confirmer longtemps avant dadopter pour elles des méthodes particulières. Laissez longtemps agir la nature, avant de vous mêler dagir à sa place, de peur de contrarier ses opérations. Vous connaissez, dites-vous, le prix du temps et nen voulez point perdre. Vous ne voyez pas que cest bien plus le perdre den mal user que de nen rien faire, et quun enfant mal instruit est plus loin de la sagesse que celui quon na point instruit du tout. Vous êtes alarmé de le voir consumer ses premières années à ne rien faire. Comment! nest-ce rien que dêtre heureux? nest-ce rien que de sauter, jouer, courir toute la journée? De sa vie il ne sera si occupé. Platon, dans sa République, quon croit si austère, nélève les enfants quen fêtes, jeux, chansons, passe-temps; on dirait quil a tout fait quand il leur a bien appris à se réjouir; et Sénèque, parlant de lancienne jeunesse romaine: Elle était, dit-il, toujours debout, on ne lui enseignait rien quelle dût apprendre assise. En valait-elle moins, parvenue à lâge viril? Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue. Que diriez-vous dun homme qui, pour mettre toute la vie à profit, ne voudrait jamais dormir? Vous diriez: Cet homme est insensé; il ne jouit pas du temps, il se lôte; pour fuir le sommeil, il court à la mort. Songez donc que cest ici la même chose, et que lenfance est le sommeil de la raison. [321:] Lapparente facilité dapprendre est cause de la perte des enfants. On ne voit pas que cette facilité même est la preuve quils napprennent rien. Leur cerveau lisse et poli rend comme un miroir les objets quon lui présente; mais rien ne reste, rien ne pénètre. Lenfant retient les mots, les idées se réfléchissent; ceux qui lécoutent les entendent, lui seul ne les entend point. [322:] Quoique la mémoire et le raisonnement soient deux facultés essentiellement différentes, cependant lune ne se développe véritablement quavec lautre. Avant lâge de raison lenfant ne reçoit pas des idées, mais des images; et il y a cette différence entre les unes et les autres, que les images ne sont que des peintures absolues des objets sensibles, et que les idées sont des notions des objets, déterminées par des rapports. Une image peut être seule dans lesprit qui se la représente; mais toute idée en suppose dautres. Quand on imagine, on ne fait que voir; quand on conçoit, on compare. Nos sensations sont purement passives, au lieu que toutes nos perceptions ou idées naissent dun principe actif qui juge. Cela sera démontré ci-après. [323:] Je dis donc que les enfants, nétant pas capables de jugement, nont point de véritable mémoire. Ils retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement des idées, plus rarement leurs liaisons. En mobjectant quils apprennent quelques éléments de géométrie, on croit bien prouver contre moi; et tout au contraire, cest pour moi quon prouve: on montre que, loin de savoir raisonner deux-mêmes, ils ne savent pas même retenir les raisonnements dautrui; car suivez ces petits géomètres dans leur méthode, vous voyez aussitôt quils nont retenu que lexacte impression de la figure et les termes de la démonstration. A la moindre objection nouvelle, ils ny sont plus; renversez la figure, ils ny sont plus. Tout leur savoir est dans la sensation, rien na passé jusquà lentendement. Leur mémoire elle-même nest guère plus parfaite que leurs autres facultés, puisquil faut presque toujours quils rapprennent, étant grands, les choses dont ils ont appris les mots dans lenfance. [324:] Je suis cependant bien éloigné de penser que les enfants naient aucune espèce de raisonnement. Au contraire, je vois quils raisonnent très bien dans tout ce quils connaissent et qui se rapporte à leur intérêt présent et sensible. Mais cest sur leurs connaissances que lon se trompe en leur prêtant celles quils nont pas, et les faisant raisonner sur ce quils ne sauraient comprendre. On se trompe encore en voulant les rendre attentifs à des considérations qui ne les touchent en aucune manière, comme celle de leur intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes, de lestime quon aura pour eux quand ils seront grands; discours qui, tenus à des êtres dépourvus de toute prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entièrement étrangers à leurs esprits. Quon juge de lattention quils y peuvent donner. [325:] Les pédagogues qui nous étalent en grand appareil les instructions quils donnent à leurs disciples sont payés pour tenir un autre langage: cependant on voit, par leur propre conduite, quils pensent exactement comme moi. Car, que leur apprennent-ils, enfin? Des mots, encore des mots, et toujours des mots. Parmi les diverses sciences quils se vantent de leur enseigner, ils se gardent bien de choisir celles qui leur seraient véritablement utiles, parce que ce seraient des sciences de choses, et quils ny réussiraient pas; mais celles quon paraît savoir quand on en sait les termes, le blason, la géographie, la chronologie, les langues, etc.; toutes études si loin de lhomme, et surtout de lenfant, que cest une merveille si rien de tout cela lui peut être utile une seule fois en sa vie. [326:] On sera surpris que je compte létude des langues au nombre des inutilités de léducation: mais on se souviendra que je ne parle ici que des études du premier âge; et, quoi quon puisse dir |