LIVRE QUATRIÈME[743:] Que nous passons rapidement sur cette terre! le premier quart de la vie est écoulé avant qu’on en connaisse l’usage; le dernier quart s’écoule encore après qu’on a cessé d’en jouir. D’abord nous ne savons point vivre; bientôt nous ne le pouvons plus; et, dans l’intervalle qui sépare ces deux extrémités inutiles, les trois quarts du temps qui nous reste sont consumés par le sommeil, par le travail, par la douleur, par la contrainte, par les peines de toute espèce. La vie est courte, moins par le peu de temps qu’elle dure, que parce que de ce peu de temps, nous n’en avons presque point pour la goûter. L’instant de la mort a beau être éloigné de celui de la naissance, la vie est toujours trop courte quand cet espace est mal rempli. [744:] Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois: l’une pour exister, et l’autre pour vivre; l’une pour l’espèce, et l’autre pour le sexe. Ceux qui regardent la femme comme un homme imparfait ont tort sans doute: mais l’analogie extérieure est pour eux. Jusqu’à l’âge nubile, les enfants des deux sexes n’ont rien d’apparent qui les distingue; même visage, même figure, même teint, même voix, tout est égal: les filles sont des enfants, les garçons sont des enfants; le même nom suffit à des êtres si semblables. Les mâles en qui l’on empêche le développement ultérieur du sexe gardent cette conformité toute leur vie; ils sont toujours de grands enfants, et les femmes, ne perdant point cette même conformité, semblent, à bien des égards, ne jamais être autre chose. [745:] Mais l’homme, en général, n’est pas fait pour rester toujours dans l’enfance. Il en sort au temps prescrit par la nature; et ce moment de crise, bien qu’assez court, a de longues influences. [746:] Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution s’annonce par le murmure des passions naissantes; une fermentation sourde avertit de l’approche du danger. Un changement dans l’humeur, des emportements fréquents, une continuelle agitation d’esprit, rendent l’enfant presque indisciplinable. Il devient sourd à la voix qui le rendait docile; c’est un lion dans sa fièvre; il méconnaît son guide, il ne veut plus être gouverné. [747:] Aux signes moraux d’une humeur qui s’altère se joignent des changements sensibles dans la figure. Sa physionomie se développe et s’empreint d’un caractère; le coton rare et doux qui croît au bas de ses joues brunit et prend de la consistance. Sa voix mue, ou plutôt il la perd: il n’est ni enfant ni homme et ne peut prendre le ton d’aucun des deux. Ses yeux, ces organes de l’âme, qui n’ont rien dit jusqu’ici, trouvent un langage et de l’expression; un feu naissant les anime, leurs regards plus vifs ont encore une sainte innocence, mais ils n’ont plus leur première imbécillité: il sent déjà qu’ils peuvent trop dire; il commence à savoir les baisser et rougir; il devient sensible avant de savoir ce qu’il sent; il est inquiet sans raison de l’être. Tout cela peut venir lentement et vous laisser du temps encore: mais si sa vivacité se rend trop impatiente, si son emportement se change en fureur, s’il s’irrite et s’attendrit d’un instant à l’autre, s’il verse des pleurs sans sujet, si, près des objets qui commencent à devenir dangereux pour lui, son pouls s’élève et son oeil s’enflamme, si la main d’une femme se posant sur la sienne le fait frissonner, s’il se trouble ou s’intimide auprès d’elle, Ulysse, ô sage Ulysse, prends garde à toi; les outres que tu fermais avec tant de soin sont ouvertes; les vents sont déjà déchaînés; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu. [748:] C’est ici la seconde naissance dont j’ai parlé; c’est ici que l’homme naît véritablement à la vie, et que rien d’humain n’est étranger à lui. Jusqu’ici nos soins n’ont été que des jeux d’enfant; ils ne prennent qu’à présent une véritable importance. Cette époque où finissent les éducations ordinaires est proprement celle où la nôtre doit commencer; mais, pour bien exposer ce nouveau plan, reprenons de plus haut l’état des choses qui s’y rapportent. [749:] Nos passions sont les principaux instruments de notre conservation: c’est donc une entreprise aussi vaine que ridicule de vouloir les détruire; c’est contrôler la nature, c’est réformer l’ouvrage de Dieu. Si Dieu disait àl’homme d’anéantir les passions qu’il lui donne, Dieu voudrait et ne voudrait pas; il se contredirait lui-même. Jamais il n’a donné cet ordre insensé, rien de pareil n’est écrit dans le coeur humain; et ce que Dieu veut qu’un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui-même, il l’écrit au fond de son coeur. [750:] Or je trouverais celui qui voudrait empêcher les passions de naître presque aussi fou que celui qui voudrait les anéantir; et ceux qui croiraient que tel a été mon projet jusqu’ici m’auraient sûrement fort mal entendu. [751:] Mais raisonnerait-on bien, si, de ce qu’il est dans la nature de l’homme d’avoir des passions, on allait conclure que toutes les passions que nous sentons en nous et que nous voyons dans les autres sont naturelles? Leur source est naturelle, il est vrai; mais mille ruisseaux étrangers l’ont grossie; c’est un grand fleuve qui s’accroît sans cesse, et dans lequel on retrouverait à peine quelques gouttes de ses premières eaux. Nos passions naturelles sont très bornées; elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent et nous détruisent nous viennent d’ailleurs; la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice. [752:] La source de nos passions, l’origine et le principe de toutes les autres,. la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit, est l’amour de soi: passion primitive, innée, antérieure à toute autre, et dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des modifications. En ce sens, toutes, si l’on veut, sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles n’auraient jamais lieu; et ces mêmes modifications, loin de nous être avantageuses, nous sont nuisibles; elles changent le premier objet et vont contre leur principe: c’est alors que l’homme se trouve hors de la nature, et se met en contradiction avec soi. [753:] L’amour de soi-même est toujours bon, et toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier et le plus important de ses soins est et doit être d’y veiller sans cesse: et comment y veillerait-il ainsi, s’il n’y prenait le plus grand intérêt? [754:] Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver, il faut que nous nous aimions plus que toute chose; et, par une suite immédiate du même sentiment, nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s’attache àsa nourrice: Romulus devait s’attacher à la louve qui l’avait allaité. D’abord cet attachement est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être d’un individu l’attire ce qui lui nuit le repousse: ce n’est là qu’un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment, l’attachement en amour, l’aversion en haine, c’est l’intention manifestée de nous nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui ne suivent que l’impulsion qu’on leur donne; mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur disposition intérieure, par leur volonté, ceux que nous voyons agir librement pour ou contre, nous inspirent des sentiments semblables à ceux qu’ils nous montrent. Ce qui nous sert, on le cherche; mais ce qui nous veut servir, on l’aime. Ce qui nous nuit, on le fuit; mais ce qui nous veut nuire, on le hait. [755:] Le premier sentiment d’un enfant est de s’aimer lui-même; et le second, qui dérive du premier, est d’aimer ceux qui l’approchent; car, dans l’état de faiblesse où il est, il ne connaît personne que par l’assistance et les soins qu’il reçoit. D’abord l’attachement qu’il a pour sa nourrice et sa gouvernante n’est qu’habitude. Il les cherche, parce qu’il a besoin d’elles et qu’il se trouve bien de les avoir; c’est plutôt de connaissance que bienveillance. Il lui faut beaucoup de temps pour comprendre que non seulement elles lui sont utiles, mais qu’elles veulent l’être; et c’est alors qu’il commence à les aimer. [756:] Un enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance, parce qu’il voit que tout ce qui l’approche est porté à l’assister, et qu’il prend de cette observation l’habitude d’un sentiment favorable à son espèce; mais, à mesure qu’il étend ses relations, ses besoins, ses dépendances actives ou passives, le sentiment de ses rapports à autrui s‘éveille, et produit celui des devoirs et des préférences. Alors l’enfant devient impérieux, jaloux, trompeur, vindicatif. Si on le plie à l’obéissance, ne voyant point l’utilité de ce qu’on lui commande, il l’attribue au caprice, àl’intention de le tourmenter, et il se mutine. Si on lui obéit à lui-même, aussitôt que quelque chose lui résiste, il y voit une rébellion, une intention de lui résister; il bat la chaise ou la table pour avoir désobéi. L’amour de soi, qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins, et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que, ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons: cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations; et c’est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent l’art et les soins plus indispensables pour prévenir dans le coeur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins. [757:] L’étude convenable à l’homme est celle de ses rapports. Tant qu’il ne se connaît que par son être physique, il doit s‘étudier par ses rapports avec les choses: c’est l’emploi de son enfance; quand il commence à sentir son être moral, il doit s’étudier par ses rapports avec les hommes: c’est l’emploi de sa vie entière, à commencer au point où nous voilà parvenus. [758:] Sitôt que l’homme a besoin d’une compagne, il n’est plus un être isolé, son coeur n’est plus seul. Toutes ses relations avec son espèce, toutes les affections de son âme naissent avec celle-là. Sa première passion fait bientôt fermenter les autres. [759:] Le penchant de l’instinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l’autre: voilà le mouvement de la nature. Le choix, les préférences, l’attachement personnel, sont l’ouvrage des lumières, des préjugés, de l’habitude: il faut du temps et des .connaissances pour nous rendre capables d’amour: on n’aime qu’après avoir jugé, on ne préfère qu’après avoir comparé. Ces jugements se font sans qu’on s’en aperçoive, mais ils n’en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu’on en dise, sera toujours honoré des hommes: car, bien que ses emportements nous égarent, bien qu’il n’exclue pas du coeur qui le sent des qualités odieuses, et même qu’il en produise, il en supporte pourtant toujours d’estimables, sans lesquelles on serait hors d’état de le sentir. Ce choix qu’on met en opposition avec la raison nous vient d’elle. On a fait l’amour aveugle, parce qu’il a de meilleurs yeux que nous, et qu’il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui n’aurait nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme serait également bonne, et la première venue serait toujours la plus aimable. Loin que l’amour vienne de la nature, il est la règle et le frein de ses penchants: c’est par lui qu’excepté l’objet aimé, un sexe n’est p lus rien pour l’autre. [760:] La préférence qu’on accorde, on veut l’obtenir; l’amour doit être réciproque. Pour être aimé, il faut se rendre aimable; pour être préféré, il faut se rendre plus aimable qu’un autre, plus aimable que tout autre, au moins aux yeux de l’objet aimé. De là les premiers regards sur ses semblables; de là les premières comparaisons avec eux, de là l’émulation, les rivalités, la jalousie. Un coeur plein d’un sentiment qui déborde aime às’épancher: du besoin d’une maîtresse naît bientôt celui d’un ami. Celui qui sent combien il est doux d’être aimé voudrait l’être de tout le monde, et tous ne sauraient vouloir des préférences, qu’il n’y ait beaucoup de mécontents. Avec l’amour et l’amitié naissent les dissensions, l’inimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois l’opinion s’élever un trône inébranlable, et les stupides mortels, asservis à son empire, ne fonder leur propre existence que sur les jugements d’autrui. [761:] Etendez ces idées, et vous verrez d’où vient à notre amour-propre la forme que nous lui croyons naturelle; et comment l’amour de soi, cessant d’être un sentiment absolu, devient orgueil dans les grandes âmes, vanité dans les petites, et dans toutes se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L’espèce de ces passions, n’ayant point son germe dans le coeur des enfants, n’y peut naître d’elle-même; c’est nous seuls qui l’y portons, et jamais elles n’y prennent racine que par notre faute; mais il n’en est plus ainsi du coeur du jeune homme: quoi que nous puissions faire, elles y naîtront malgré nous. Il est donc temps de changer de méthode. [762:] Commençons par quelques réflexions importantes sur l’état critique dont il s’agit ici. Le passage de l’enfance à la puberté n’est pas tellement déterminé par la nature qu’il ne varie dans les individus selon les tempéraments, et dans les peuples selon les climats. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point entre les pays chauds et les pays froids, et chacun voit que les tempéraments ardents sont formés plus tôt que les autres: mais on peut se tromper sur les causes, et souvent attribuer au physique ce qu’il faut imputer au moral; c’est un des abus les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. Les instructions de la nature sont tardives et lentes; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillent l’imagination; dans le second, l’imagination éveille les sens; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d’énerver, d’affaiblir d’abord les individus, puis l’espèce même à la longue. Une observation plus générale et plus sûre que celle de l’effet des climats est que la puberté et la puissance du sexe est toujours p lus hâtive chez les peuples instruits et policés que chez les peuples ignorants et barbares. Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler à travers toutes les singeries de la décence les mauvaises moeurs qu’elle couvre. Le langage épuré qu’on leur dicte, les leçons d’honnêteté qu’on leur donne, le voile du mystère qu’on affecte de tendre devant leurs yeux, sont autant d’aiguillons à leur curiosité. A la manière dont on s’y prend, il est clair que ce qu’on feint de leur cacher n’est que pour le leur apprendre; et c’est, de toutes les instructions qu’on leur donne, celle qui leur profite le mieux. [763:] Consultez l’expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accélère l’ouvrage de la nature et ruine le tempérament. C’est ici l’une des principales causes qui font dégénérer les races dans les villes. Les jeunes gens, épuisés de bonne heure, restent petits, faibles, mal faits, vieillissent au lieu de grandir, comme la vigne à qui l’on fait porter du fruit au printemps languit et meurt avant l’automne. [764:] Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour connaître jusqu’à quel âge une heureuse ignorance y peut prolonger l’innocence des enfants. C’est un spectacle à la fois touchant et risible d’y voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs coeurs, prolonger dans la fleur de l’âge et de la beauté les jeux naïfs de l’enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux, se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers l’un a l’autre; des multitudes d’enfants, sains et robustes, deviennent le gage d’une union que rien n’altère, et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans. [765:] Si l’âge où l’homme acquiert la conscience de son sexe diffère autant par l’effet de l’éducation que par l’action de la nature, il suit de là qu’on peut accélérer et retarder cet âge selon la manière dont on élèvera les enfants; et si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure qu’on retarde ou qu’on accélère ce progrès, il suit aussi que, plus on s’applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur et de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques: on verra bientôt qu’ils ne se bornent pas là. [766:] De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée, s’il convient d’éclairer les enfants de bonne heure sur les objets de leur curiosité, ou s’il vaut mieux leur donner le change par de modestes erreurs. Je pense qu’il ne faut faire ni l’un ni l’autre. Premièrement, cette curiosité ne leur vient point sans qu’on y ait donné lieu. Il faut donc faire en sorte qu’ils ne l’aient pas. En second lieu, des questions qu’on n’est pas forcé de résoudre n’exigent point qu’on trompe celui qui les fait: il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera peu surpris de cette loi, si l’on a pris soin de l’y asservir dans les choses indifférentes. Enfin, si l’on prend le parti de répondre, que ce soit avec la plus grande simplicité, sans mystère, sans embarras, sans sourire. Il y a beaucoup moins de danger à satisfaire la curiosité de l’enfant qu’à l’exciter. [767:] Que vos réponses soient toujours graves, courtes, décidées, et sans jamais paraître hésiter. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elles doivent être vraies. On ne peut apprendre aux enfants le danger de mentir aux hommes, sans sentir, de la part des hommes, le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du maître à l’élève ruinerait à jamais tout le fruit de l’éducation. [768:] Une ignorance absolue sur certaines matières est peut-être ce qui conviendrait le mieux aux enfants: mais qu’ils apprennent de bonne heure ce qu’il est impossible de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiosité ne s’éveille en aucune manière, ou qu’elle soit satisfaite avant l’âge où elle n’est plus sans danger. Votre conduite avec votre élève dépend beaucoup en ceci de sa situation particulière, des sociétés qui l’environnent, des circonstances où l’on prévoit qu’il pourra se trouver, etc. Il importe ici de ne rien donner au hasard; et si vous n’êtes pas sûr de lui faire ignorer jusqu’à seize ans la différence des sexes, ayez soin qu’il l’apprenne avant dix. [769:] Je n’aime point qu’on affecte avec les enfants un langage trop épuré, ni qu’on fasse de longs détours, dont ils s’aperçoivent, pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes moeurs, en ces matières, ont toujours beaucoup de simplicité; mais des imaginations souillées par le vice rendent l’oreille délicate, et forcent de raffiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence; ce sont les idées lascives qu’il faut écarter. [770:] Quoique la pudeur soit naturelle à l’espèce humaine, naturellement les enfants n’en ont point. La pudeur ne naît qu’avec la connaissance du mal: et comment les enfants, qui n’ont ni ne doivent avoir cette connaissance, auraient-ils le sentiment qui en est l’effet? Leur donner des leçons de pudeur et d’honnêteté, c’est leur apprendre qu’il y a des choses honteuses et déshonnêtes, c’est leur donner un désir secret de connaître ces choses-là. Tôt ou tard ils en viennent à bout, et la première étincelle qui touche à l’imagination accélère à coup sûr l’embrasement des sens. Quiconque rougit est déjà coupable; la vraie innocence n’a honte de rien. [771:] Les enfants n’ont pas les mêmes désirs que les hommes; mais, sujets comme eux à la malpropreté qui blesse les sens, ils peuvent de ce seul assujettisement recevoir les mêmes leçons de bienséance. Suivez l’esprit de la nature, qui, plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaisirs secrets et ceux des besoins dégoûtants, nous inspire les mêmes soins à différents âges, tantôt par une idée et tantôt par une autre; à l’homme par la modestie, àl’enfant par la propreté. [772:] Je ne vois qu’un bon moyen de conserver aux enfants leur innocence; c’est que tous ceux qui les entourent la respectent et l’aiment. Sans cela, toute la retenue dont on tâche d’user avec eux se dément tôt ou tard; un sourire, un dm d’oeil, un geste échappé, leur disent tout ce qu’on cherche à leur taire; il leur suffit, pour l’apprendre, de voir qu’on le leur a voulu cacher. La délicatesse de tours et d’expressions dont se servent entre eux les gens polis, supposant des lumières que les enfants ne doivent pas avoir, est tout à fait déplacée avec eux; mais quand on honore vraiment leur simplicité, l’on prend aisément, en leur parlant, celle des termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui sied et qui plaît àl’innocence: voilà le vrai ton qui détourne un enfant d’une dangereuse curiosité. En lui parlant simplement de tout, on ne lui laisse pas soupçonner qu’il reste rien de plus à lui dire. En joignant aux mots grossiers les idées déplaisantes qui leur conviennent, on étouffe le premier feu de l’imagination: on ne lui défend pas de prononcer ces mots et d’avoir ces idées; mais on lui donne, sans qu’il y songe, de la répugnance à les rappeler. Et combien d’embarras cette liberté naïve ne sauve-t-elle point à ceux qui, la tirant de leur propre coeur, disent toujours ce qu’il faut dire, et le disent toujours comme ils l’ont senti! [773:] Comment se font les enfants? Question embarrassante qui vient assez naturellement aux enfants, et dont la réponse indiscrète ou prudente décide quelquefois de leurs moeurs et de leur santé pour toute leur vie. La manière la plus courte qu’une mère imagine pour s’en débarrasser sans tromper son fils, est de lui imposer silence. Cela serait bon, si on l’y eût accoutumé de longue main dans des questions indifférentes, et qu’il ne soupçonnât pas du mystère à ce nouveau ton. Mais rarement elle s’en tient là. C’est le secret des gens mariés, lui dira-t-elle; de petits garçons ne doivent point être si curieux. Voilà qui est fort bien pour tirer d’embarras la mère: mais qu’elle sache que, piqué de cet air de mépris, le petit garçon n’aura pas un moment de repos qu’il n’ait appris le secret des gens mariés, et qu’il ne tardera pas de l’apprendre. [774:] Qu’on me permette de rapporter une réponse bien différente que j’ai entendu faire à la même question, et qui me frappa d’autant plus, qu’elle partait d’une femme aussi modeste dans ses discours que dans ses manières, mais qui savait au besoin fouler aux pieds, pour le bien de son fils et pour la vertu, la fausse crainte du blâme et les vains pro p os des plaisants. Il n’y avait pas longtemps que l’e an avait jeté par les urines une petite pierre qui lui avait déchiré l’urètre; mais le mal passé était oublié. Maman, dit le petit étourdi, comment se font les enfonts? — Mon fils, répond la mère sans hésiter, les femmes les pissent avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie. Que les fous rient, et que les sots soient scandalisés: mais que les sages cherchent si jamais ils trouveront une réponse plus judicieuse et qui aille mieux à ses fins. [775:] D’abord l’idée d’un besoin naturel et connu de l’enfant détourne celle d’une opération mystérieuse. Les idées accessoires de la douleur et de la mort couvrent celle-là d’un voile de tristesse qui amortit l’imagination et réprime la curiosité; tout porte l’esprit sur les suites de l’accouchement, et non pas sur ses causes. Les infirmités de la nature humaine, des objets dégoûtants, des images de souffrance, voilà les éclaircissements où mène cette réponse, si la répugnance qu’elle inspire permet à l’enfant de les demander. Par où l’inquiétude des désirs aura-t-elle occasion de naître dans des entretiens ainsi dirigés? Et cependant vous voyez que la vérité n’a point été altérée, et qu’on n’a point eu besoin d’abuser son élève au lieu de l’instruire. [776:] Vos enfants lisent; ils prennent dans leurs lectures des connaissances qu’ils n’auraient pas s’ils n’avaient point lu. S’ils étudient, l’imagination s’allume et s’aiguise dans le silence du cabinet. S’ils vivent dans le monde, ils entendent un jargon bizarre, ils voient des exemples dont ils sont frappés: on leur a si bien persuadé qu’ils étaient hommes, que, dans tout ce que font les hommes en leur présence, ils cherchent aussitôt comment cela peut leur convenir: il faut bien que les actions d’autrui leur servent de modèle, quand les jugements d’autrui leur servent de loi. Des domestiques qu’on fait dépendre d’eux, par conséquent intéressés à leur plaire, leur font leur cour aux dépens des bonnes moeurs; des, gouvernantes rieuses leur tiennent à quatre ans des propos que la plus effrontée n’oserait leur tenir à quinze. Bientôt elles oublient ce qu’elles ont dit; mais ils n’oublient pas ce qu’ils ont entendu. Les entretiens polissons préparent les moeurs libertines: le laquais fripon rend l’enfant débauché; et le secret de l’un sert de garant à celui de l’autre. [777:] L’enfant élevé selon son âge est seul. Il ne connaît d’attachements que ceux de l’habitude; il aime sa soeur comme sa montre, et son ami comme son chien. Il ne se sent d’aucun sexe, d’aucune espèce: l’homme et la femme lui sont également étrangers; il ne rapporte àlui rien de ce qu’ils font ni de ce qu’ils disent: il ne le voit ni ne l’entend, ou n’y fait nulle attention; leurs discours ne l’intéressent pas plus que leurs exemples: tout cela n’est point fait pour lui. Ce n’est pas une erreur artificieuse qu’on lui donne par cette méthode, c’est l’ignorance de la nature. Le temps vient où la même nature prend soin d’éclairer son élève; et c’est alors seulement qu’elle l’a mis en état de profiter sans risque des leçons qu’elle lui donne. Voilà le principe: le détail des règles n’est pas de mon sujet; et les moyens que je propose en vue d’autres objets servent encore d’exemple pour celui-ci. [778:] Voulez-vous mettre l’ordre et la règle dans les passions naissantes, étendez l’espace durant lequel elles se développent, afin qu’elles aient le temps de s’arranger àmesure qu’elles naissent. Alors ce n’est pas l’homme qui les ordonne, c’est la nature elle-même; votre soin n’est que de la laisser arranger son travail. Si votre élève était seul, vous n’auriez rien à faire; mais tout ce qui l’environne enflamme son imagination. Le torrent des préjugés l’entraîne: pour le retenir, il faut le pousser en sens contraire. Il faut que le sentiment enchaîne l’imagination, et que la raison fasse taire l’opinion des hommes. La source de toutes les passions est la sensibilité, l’imagination détermine leur pente. Tout être qui sent ses rapports doit être affecté quand ces rapports s’altèrent et qu’il en imagine ou qu’il en croit imaginer de plus convenables à sa nature. Ce sont les erreurs de l’imagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés, même des anges, s’ils en ont; car il faudrait qu’ils connussent la nature de tous les êtres, pour savoir quels rapports conviennent le mieux à la leur. [779:] Voici donc le sommaire de toute la sagesse humaine dans l’usage des passions: I° sentir les vrais rapports de l’homme tant dans l’espèce que dans l’individu; 2° ordonner toutes les affections de l’âme selon ces rapports. [780:] Mais l’homme est-il maitre d’ordonner ses affections selon tels ou tels rapports? Sans doute, s’il est maître de diriger son imagination sur tel ou tel objet, ou de lui donner telle ou telle habitude. D’ailleurs, il s’agit moins ici de ce qu’un homme peut faire sur lui-même que de ce que nous pouvons faire sur notre élève par le choix des circonstances où nous le plaçons. Exposer les moyens propres à maintenir dans l’ordre de la nature, c’est dire assez comment il en peut sortir. [781:] Tant que sa sensibilité reste bornée à son individu, il n’y a rien de moral dans ses actions; ce n’est que quand elle commence à s’étendre hors de lui, qu’il prend d’abord les sentiments, ensuite les notions du bien et du mal, qui le constituent véritablement homme et partie intégrante de son espèce. C’est donc à ce premier point qu’il faut d’abord fixer nos observations. [782:] Elles sont difficiles en ce que, pour les faire, il faut rejeter les exemples qui sont sous nos yeux, et chercher ceux où les développements successifs se font selon l’ordre de la nature. [783:] Un enfant façonné, poli, civilisé, qui n’attend que la puissance de mettre en oeuvre les instructions prématurées qu’il a reçues, ne se trompe jamais sur le moment où cette puissance lui survient. Loin de l’attendre, il l’accélère, il donne à son sang une fermentation précoce, il sait quel doit être l’objet de ses désirs, longtemps même avant qu’il les éprouve. Ce n’est pas la nature qui l’excite, c’est lui qui la force: elle n’a plus rien à lui apprendre, en le faisant homme; il l’était par la pensée longtemps avant de l’être en effet. [784:] La véritable marche de la nature est plus graduelle et plus lente. Peu à peu le sang s’enflamme, les esprits s’élaborent, le tempérament se forme. Le sage ouvrier qui dirige la fabrique a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les mettre en oeuvre: une longue inquiétude précède les premiers désirs, une longue ignorance leur donne le change; on désire sans savoir quoi. Le sang fermente et s’agite; une surabondance de vie cherche à s’étendre au dehors. L’oeil s’anime et parcourt les autres êtres, on commence à prendre intérêt à ceux qui nous environnent, on commence à sentir qu’on n’est pas fait pour vivre seul: c’est ainsi que le coeur s’ouvre aux affections humaines, et devient capable d’attachement. [785:] Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n’est pas l’amour, c’est l’amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu’il a des semblables, et l’espèce l’affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l’innocence prolongée: c’est de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le coeur du jeune adolescent les premières semences de l’humanité: avantage d’autant plus précieux que c’est le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès. [786:] J’ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels; la fougue du tempérament les rendait impatients, vindicatifs, furieux; leur imagination, pleine d’un seul objet, se refusait à tout le reste; ils ne connaissaient ni pitié ni miséricorde; ils auraient sacrifié père, mère, et l’univers entier au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses: son coeur compatissant s‘émeut sur les peines de ses semblables; il tressaille d’aise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d’attendrissement; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d’avoir offensé. Si l’ardeur d’un sang qui s’enflamme le rend vif, emporté, colère, on voit le moment d’après toute la bonté de son coeur dans l’effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu’il a faite; il voudrait au prix de son sang racheter celui qu’il a versé; tout son emportement s‘éteint, toute sa fierté s’humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même: au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme; il pardonne les torts d’autrui d’aussi bon coeur qu’il répare les siens. L’adolescence n’est l’âge ni de la vengeance ni de la haine; elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens et je ne crains point d’être démenti par l’expérience, un enfant qui n’est pas mal né, et qui a conservé jusqu’à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable; je le crois bien; vos philosophes, élevés dans toute la corruption des collèges, n’ont garde de savoir cela. [787:] C’est la faiblesse de l’homme qui le rend sociable; ce sont nos misères communes qui portent nos coeurs àl’humanité: nous ne lui devrions rien si nous n’étions pas hommes. Tout attachement est un signe d’insuffisance: si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire; Dieu seul jouit d’un bonheur absolu; mais qui de nous en a l’idée? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui n’a besoin de rien puisse aimer quelque chose: je ne conçois pas que celui qui n ‘aime rien puisse être heureux. [788:] Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie; on l’accuserait volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas en se faisant un bonheur exclusif; et l’amour-propre souffre encore cn nous faisant sentir que cet homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux s’il n’en coûtait qu’un souhait pour cela? L’imagination nous met à la place du misérable plutôt qu’à celle de l’homme heureux; on sent que l’un de ces états nous touche de plus près que l’autre. La pitié est douce, parce qu’en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L’envie est amère, en ce que l’aspect d’un homme heureux, loin de mettre l’envieux à sa place, lui donne le regret de n’y pas être. Il semble que l’un nous exempte des maux qu’il souffre, et que l’autre nous ôte les biens dont il jouit. [789:] Voulez-vous donc exciter et nourrir dans le coeur d’un jeune homme les premiers mouvements de la sensibilité naissante, et tourner son caractère vers la bienfaisance et vers la bonté; n’allez point faire germer en lui l’orgueil, la vanité, l’envie, par la trompeuse image du bonheur des hommes; n’exposez point d’abord à ses yeux la pompe des cours, le faste des palais, l’attrait des spectacles; ne le promenez point dans les cercles, dans les brillantes assemblées, ne lui montrez l’extérieur de la grande société qu’après l’avoir mis en état de l’apprécier en elle-même. Lui montrer le monde avant qu’il connaisse les hommes, ce n’est pas le former, c’est le corrompre; ce n’est pas l’instruire, c’est le tromper. [790:] Les hommes ne sont naturellement ni rois, ni grands, ni courtisans, ni riches; tous sont nés nus et pauvres, tous sujets aux misères de la vie, aux chagrins, aux maux, aux besoins, aux douleurs de toute espèce; enfin, tous sont condamnés à la mort. Voilà ce qui est vraiment de l’homme; voilà de quoi nul mortel n’est exempt. Commencez donc par étudier de la nature humaine ce qui en est le plus inséparable, ce qui constitue le mieux l’humanité. [791:] A seize ans l’adolescent sait ce que c’est que souffrir; car il a souffert lui-même; mais à peine sait-il que d’autres êtres souffrent aussi; le voir sans le sentir n’est pas le savoir, et, comme je l’ai dit cent fois, l’enfant n’imaginant point ce que sentent les autres ne connaît de maux que les siens: mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l’imagination, il commence à se sentir dans ses semblables, à s’émouvoir de leurs plaintes et a souffrir de leurs douleurs. C’est alors que le triste tableau de l’humanité souffrante doit porter à son coeur le premier attendrissement qu’il ait jamais éprouvé. [792:] Si ce moment n’est pas facile à remarquer dans vos enfants, à qui vous en prenez-vous? Vous les instruisez de si bonne heure à jouer le sentiment, vous leur en apprenez si tôt le langage, que parlant toujours sur le même ton, ils tournent vos leçons contre vous-même, et ne vous laissent nul moyen de distinguer quand, cessant de mentir, ils commencent à sentir ce qu’ils disent. Mais voyez mon Emile; à l’âge où je l’ai conduit il n’a ni senti ni menti. Avant de savoir ce que c’est qu’aimer, il n’a dit àpersonne: Je vous aime bien; on ne lui a point prescrit la contenance qu’il devait prendre en entrant dans la chambre de son père, de sa mère, ou de son gouverneur malade; on ne lui a point montré l’art d’affecter la tristesse qu’il n’avait pas. Il n’a feint de pleurer sur la mort de personne; car il ne sait ce que c’est que mourir. La même insensibilité qu’il a dans le coeur est aussi dans ses manières. Indifférent à tout, hors à lui-même, comme tous les autres enfants, il ne prend intérêt à personne; tout ce qui le distingue est qu’il ne veut point paraître en prendre, et qu’il n’est pas faux comme eux. [793:] Emile, ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c’est que souffrir et mourir. Les plaintes et les cris commenceront d’agiter ses entrailles; l’aspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux; les convulsions d’un animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse avant qu’il sache d’où lui viennent ces nouveaux mouvements. S’il était resté stupide et barbare, il ne les aurait pas; s’il était plus instruit, il en connaîtrait la source: il a déjà trop comparé d’idées pour ne rien sentir, et pas assez pour concevoir ce qu’il sent. [794:] Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le coeur humain selon l’ordre de la nature. Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que l’enfant sache qu’il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties, et d’autres dont il doit avoir l’idée comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n’est en nous transportant hors de nous et nous identifiant avec l’animal souffrant, en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien? Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui. [795:] Pour exciter et nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider ou la suivre dans sa pente naturelle, qu’avons-nous donc à faire, si ce n’est d’offrir au jeune homme des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son coeur, qui le dilatent, qui l’étendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui; d’écarter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent, et tendent le ressort du moi humain; c’est-à-dire, en d’autres termes, d’exciter en lui la bonté, l’humanité, la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes et douces qui plaisent naturellement aux hommes, et d’empêcher de naître l’envie, la convoitise, la haine, toutes les passions repoussantes et cruelles, qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non seulement nulle, mais négative, et font le tourment de celui qui les éprouve? [796:] Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précises, claires et faciles à saisir. PREMIÈRE MAXIME: Il n’est pas dans le coeur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre. [797:] Si l’on trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi l’on ne se met pas à la place du riche ou du grand auquel on s’attache; même en s’attachant sincèrement, on ne fait que s’approprier une partie de son bien-être. Quelquefois on l’aime dans ses malheurs; mais, tant qu’il prospère, il n’a de véritable ami que celui qui n’est pas la dupe des apparences, et qui le plaint plus qu’il ne l’envie, malgré sa prospérité. [798:] On est touché du bonheur de certains états, par exemple de la vie champêtre et pastorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux n’est point empoisonné par l’envie; on s’intéresse à eux véritablement. Pourquoi cela? Parce qu’on se sent maître de descendre à cet état de paix et d’innocence, et de jouir de la même félicité; c’est un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu qu’il suffit d’en vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaisir à voir ses ressources, à contempler son propre bien, même quand on n’en veut pas user. [799:] Il suit de là que, pour porter un jeune homme à l’humanité, loin de lui faire admirer le sort brillant des autres, il faut le lui montrer par les côtés tristes; il faut le lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente, il doit se frayer une route au bonheur, qui ne soit sur les traces de personne. DEUXIÉME MAXIME: On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt sos-même. « Non ignara mali, miseris succurrere disco. » [800:] Je ne connais rien de si beau, de si profond, de si touchant, de si vrai, que ce vers-là. [801:] Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets? C’est qu’ils comptent de n’être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs pour les pauvres? C’est qu’ils n’ont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple? C’est qu’un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous? C’est que, dans leur gouvernement tout à fait arbitraire, la grandeur et la fortune des particuliers étant toujours précaires et chancelantes, ils ne regardent point l’abaissement et la misère comme un état étranger à eux; chacun peut être demain ce qu’est aujourd’hui celui qu’il assiste. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d’attendrissant que n’a point tout l’apprêt de notre sèche morale. [802:] N’accoutumez donc pas votre élève à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés, les travaux des misérables; et n’espérez pas lui apprendre à les plaindre, s’il les considère comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds, que mille événements imprévus et inévitables peuvent l’y plonger d’un moment à l’autre. Apprenez-lui à ne compter ni sur la naissance, ni sur la santé, ni sur les richesses; montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune; cherchez lui les exemples toujours trop fréquents de gens qui, d’un état plus élevé que le sien, sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux; que ce soit par leur faute ou non, ce n’est pas maintenant de quoi il est question; sait-il seulement ce que c’est que faute? N’empiétez jamais sur l’ordre de ses connaissances, et ne l’éclairez que par les lumières qui sont à sa portée: il n’a pas besoin d’être fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit; si dans un mois il sera riche ou pauvre, si dans un an peut-être il ne ramera pomt sous le nerf de boeuf dans les galères d’Alger. Surtout n’allez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme; qu’il voie, qu’il sente les calamités humaines: ébranlez, effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné; qu’il voie autour de lui tous ces abîmes, et qu’à vous les entendre décrire, il se presse contre vous de peur d’y tomber. Nous le rendrons timide et poltron, direz-vous. Nous verrons dans la suite; mais quant à présent, commençons par le rendre humain; voilà surtout ce qui nous importe. TROISIÉME MAXIME: La pitié qu’on a du mal d’autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu’on prête à ceux qui le souffrent. [803:] On ne plaint un malheureux qu’autant qu’on croit qu’il se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos maux est plus borné qu’il ne semble; mais c’est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité, c’est par l’imagination qui les étend sur l’avenir, qu’ils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà, je pense, une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu’à ceux des hommes, quoique la sensibilité commune dût également nous identifier avec eux. On ne plaint guère un cheval de charretier dans son écurie, parce qu’on ne présume pas qu’en mangeant son foin il songe aux coups qu’il a reçus et aux fatigues qui l’attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu’on voit paître, quoiqu’on sache qu’il sera bientôt égorgé, parce qu’on juge qu’il ne prévoit pas son sort. Par extension l’on s’endurcit ainsi sur le sort des hommes; et les riches se consolent du mal qu’ils font aux pauvres, en les supposant assez stupides pour n’en rien sentir. En général je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu’il paraît faire d’eux. Il est naturel qu’on fasse bon marché du bonheur des gens qu’on méprise. Ne vous étonnez donc plus si les politiques parlent du peuple avec tant de dédain, ni si la plupart des philosophes affectent de faire l’homme si méchant. [804:] C’est le peuple qui compose le genre humain; ce qui n’est pas peuple est si peu de chose que ce n’est pas la peine de le compter. L’homme est le même dans tous les états: si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense, toutes les distinctions civiles disparaissent: il voit les mêmes passions, les mêmes sentiments dans le goujat et dans l’homme illustre; il n’y discerne que leur langage, qu’un coloris plus ou moins apprêté; et si quelque différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu’il est, et n’est pas aimable: mais il faut bien que les gens du monde se déguisent; s’ils se montraient tels qu’ils sont, ils feraient horreur. [805:] Il y a, disent encore nos sages, même dose de bonheur et de peine dans tous les états. Maxime aussi funeste qu’insoutenable: car, si tous sont également heureux, qu’ai-je besoin de m’incommoder pour personne? Que chacun reste comme il est: que l’esclave soit maltraité, que l’infirme souffre, que le gueux périsse; il n’y a rien à gagner pour eux à changer d’état. Ils font l’énumération des peines du riche, et montrent l’inanité de ses vains plaisirs: quel grossier sophisme! les peines du riche ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse. Fût-il plus malheureux que le pauvre même, il n est point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage, et qu’il ne tient qu’à lui d’être heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui s’appesantit sur lui. Il n’y a point d’habitude qui lui puisse ôter le sentiment physique de la fatigue, de l’épuisement, de la faim: le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l’exempter des maux de son état. Que gagne Epictète de prévoir que son maître va lui casser la jambe? la lui casse-t-il moins pour cela? il a par-dessus son mal le mal de la prévoyance. Quand le peuple serait aussi sensé que nous le supposons stupide, que pourrait-il être autre que ce qu’il est? que pourrait-il faire autre que ce qu’il fait? Etudiez les gens de cet ordre, vous verrez que, sous un autre langage, ils ont autant d’esprit et plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espèce; songez qu’elle est composée essentiellement de la collection des peuples; que, quand tous les rois et tous les philosophes en seraient ôtés, il n’y paraîtrait guère, et que les choses n’en iraient pas plus mal. En un mot, apprenez àvotre élève à aimer tous les hommes, et même ceux qui les déprisent; faites en sorte qu’il ne se place dans aucune classe, mais qu’il se retrouve dans toutes; parlez devant lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point l’homme. [806:] C’est par ces routes et d’autres semblables, bien contraires à celles qui sont frayées, qu’il convient de pénétrer dans le coeur d’un jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvements de la nature, le développer et l’étendre sur ses semblables; à quoi j’ajoute qu’il importe de mêler à ces mouvements le moins d’intérêt personnel qu’il est possible; surtout point de vanité, point d’émulation, point de gloire, point de ces sentiments qui nous forcent de nous comparer aux autres; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine contre ceux qui nous disputent la préférence, ne fût-ce que dans notre propre estime. Alors il faut s’aveugler ou s’irriter, être un méchant ou un sot: tâchons d’éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard, me dit-on, malgré nous. Je ne le nie pas: chaque chose a son temps et son lieu; je dis seulement qu on ne doit pas leur aider à naître. [807:] Voilà l’esprit de la méthode qu’il faut se prescrire. Ici les exemples et les détails sont inutiles, parce qu’ici commence la division presque infinie des caractères, et que chaque exemple que je donnerais ne conviendrait pas peut-être à un sur cent mille. C’est à cet âge aussi que commence, dans l’habile maître, la véritable fonction de l’observateur et du philosophe, qui sait l’art de sonder les coeurs en travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore à se contrefaire, et ne l’a point encore appris, à chaque objet qu’on lui présente on voit dans son air, dans ses yeux, dans son geste, l’impression qu’il en reçoit: on lit sur son visage tous les mouvements de son âme; à force de les épier, on parvient àles prévoir, et enfin à les diriger. [808:] On remarque en général que le sang, les blessures, les cris, les gémissements, l’appareil des opérations douloureuses, et tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, saisit plus tôt et plus généralement tous les hommes. L’idée de destruction, étant plus composée, ne frappe pas de même; l’image de la mort touche plus tard et plus faiblement, parce que nul n’a par devers soi l’expérience de mourir: il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Mais quand une fois cette image s’est bien formée dans notre esprit, il n’y a point de spectacle plus horrible à nos yeux, soit à cause de l’idée de destruction totale qu’elle donne alors par les sens, soit parce que, sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté d’une situation à laquelle on est sûr de ne pouvoir échapper. [809:] Ces impressions diverses ont leurs modifications et leurs degrés, qui dépendent du caractère particulier de chaque individu et de ses habitudes antérieures; mais e es sont universelles, et nul n’en est tout à fait exempt. Il en est de plus tardives et de moins générales, qui sont plus propres aux âmes sensibles; ce sont celles qu’on reçoit des peines morales, des douleurs internes, des afflictions, des langueurs, de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs; les longs et sourds gémissements d’un coeur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs; jamais l’aspect d’une contenance abattue, d’un visage hâve et plombé, d’un oeil éteint et qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer euxmêmes, les maux de l’âme ne sont rien pour eux: ils sont jugés, la leur ne sent rien; n’attendez d’eux que rigueur inflexible, endurcissement, cruauté. Ils pourront être intègres et justes, jamais cléments, généreux, pitoyables. Je dis qu’ils pourront être justes, si toutefois un homme peut l’être quand il n’est pas miséricordieux. [810:] Mais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par cette règle, surtout ceux qui, ayant été élevés comme ils doivent l’être, n’ont aucune idée des peines morales qu’on ne leur a jamais fait éprouver, car, encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu’ils connaissent; et cette apparente insensibilité, qui ne vient que de l’ignorance, se change bientôt en attendrissement, quand ils commencent à sentir qu’il y a dans la vie humaine mille douleurs qu’ils ne connaissaient pas. Pour mon Emile, s’il a eu de la simplicité et du bon sens dans son enfance, je suis sûr qu’il aura de l’âme et de la sensibilité dans sa jeunesse; car la vérité des sentiments tient beaucoup àla justesse des idées. [811:] Mais pourquoi le rappeler ici? Plus d’un lecteur me reprochera sans doute l’oubli de mes premières résolutions et du bonheur constant que j’avais promis à mon élève. Des malheureux, des mourants, des spectacles de douleur et de misère! quel bonheur, quelle jouissance pour un jeune coeur qui naît à la vie! Son triste instituteur, qui lui destinait une éducation si douce, ne le fait naître que pour souffrir. Voilà ce qu’on dira: que m importe? j’ai promis de le rendre heureux, non de faire qu’il parût l’être. Est-ce ma faute si, toujours dupe de l’apparence, vous la prenez pour la réalité? [812:] Prenons deux jeunes gens sortant de la première éducation et entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L’un monte tout à coup sur l’Olympe et se répand dans la plus brillante société; on le mène à la cour, chez les grands, chez les riches, chez les jolies femmes. Je le suppose fêté partout, et je n’examine pas l’effet de cet accueil sur sa raison; je suppose qu’elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui, tous les jours de nouveaux objets l’amusent; il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé, curieux; sa première admiration vous frappe; vous l’estimez content: mais voyez l’état de son âme; vous croyez qu’il jouit; moi, je crois qu’il souffre. [813:] Qu’aperçoit-il d’abord en ouvrant les yeux? des multitudes de prétendus biens qu’il ne connaissait pas, et dont la plupart, n’étant qu’un moment à sa portée, ne semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret d’en être privé. Se promène-t-il dans un palais, vous voyez à son inquiète curiosité qu’il se demande pourquoi sa maison paternelle n’est pas ainsi. Toutes ses questions vous disent qu’il se compare sans cesse au maître de cette maison, et tout ce qu’il trouve de mortifiant pour lui dans ce parallèle aiguise sa vanité en la révoltant. S’il rencontre un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en secret contre l’avarice de ses parents. Est-il plus paré qu un autre, il a la douleur de voir cet autre l’effacer ou par sa naissance ou par son esprit, et toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée, s’élève-t-il sur la pointe du pied pour être mieux vu; qui est-ce qui n’a pas une disposition secrète à rabaisser l’air superbe et vain d’un jeune fat? Tout s’unit bientôt comme de concert; les regards inquiétants d’un homme grave, les mots railleurs d’un caustique ne tardent pas d’arriver jusqu’à lui; et, ne fût-il dédaigné que d’un seul homme, le mépris de cet homme empoisonne à l’instant les applaudissements des autres. [814:] Donnons-lui tout, prodiguons-lui les agréments, le mérite; qu’il soit bien fait, plein d’esprit, aimable: il sera recherché des femmes; mais en le recherchant avant qu’il les aime, elles le rendront plutôt fou qu’amoureux: il aura de bonnes fortunes; mais il n’aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses désirs toujours prévenus, n’ayant jamais le temps de naître, au sein des plaisirs il ne sent que l’ennui de la gêne: le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte et le rassasie même avant qu’il le connaisse; s’il continue à le voir, ce n’est plus que par vanité; et quand il s’y attacherait par un goût véritable, il ne sera pas seul jeune, seul brillant, seul aimable, et ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges de fidélité. [815:] Je ne dis rien des tracasseries, des trahisons, des noirceurs, des repentirs de toute espèce inséparables d’une pareille vie. L’expérience du monde en dégoûte, on le sait; je ne parle que des ennuis attachés à la première illusion. [816:] Quel contraste pour celui qui, renfermé jusqu’ici dans le sein de sa famille et de ses amis, s’est vu l’unique objet de toutes leurs attentions, d’entrer tout à coup dans un ordre de choses où il est compté pour si peu; de se trouver comme noyé dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne! Que d’affronts, que d’humiliations ne faut-il pas qu’il essuie, avant de perdre, parmi les inconnus, les préjugés de son importance pris et nourris parmi les siens! Enfant, tout lui cédait, tout s’empressait autour de lui: jeune homme, il faut qu’il cède à tout le monde; ou pour peu qu’il s’oublie et conserve ses anciens airs, que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même! L’habitude d’obtenir aisément les objets de ses désirs le porte à beaucoup désirer, et lui fait sentir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte le tente; tout ce que d’autres ont, il voudrait l’avoir: il convoite tout, il porte envie à tout le monde, il voudrait dominer partout; la vanité le ronge, l’ardeur des désirs effrénés enflamme son jeune coeur; la jalousie et la haine y naissent avec eux; toutes les passions dévorantes y prennent àla fois leur essor; il en porte l’agitation dans le tumulte du monde; il la rapporte avec lui tous les soirs; il rentre mécontent de lui et des autres; il s’endort plein de mille vains projets, troublé de mille fantaisies, et son orgueil lui peint jusque dans ses songes les chimériques biens dont le désir le tourmente, et qu’il ne possédera de sa vie. Voilà votre élève! voyons le mien. [817:] Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse, le premier retour sur lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt, il se sent plus heureux qu’il ne pensait l’être. Il partage les peines de ses semblables; mais ce partage est volontaire et doux. Il jouit à la fois de la pitié qu’il a pour leurs maux, et du bonheur qui l’en exempte; il se sent dans cet état de force qui nous étend au-delà de nous, et nous fait porter ailleurs l’activité superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal d’autrui, sans doute il faut le connaître, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, ou qu’on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent; mais tandis qu’on souffre, on ne plaint que soi. Or si, tous étant assujettis aux misères de la vie, nul n’accorde aux autres que la sensibilité dont il n’a pas actuellement besoin pour lui-même, il s’ensuit que la commisération doit être un sentiment très doux, puisqu’elle dépose en notre faveur, et qu’au contraire un homme dur est toujours malheureux, puisque l’état de son coeur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu’il puisse accorder aux peines d’autrui. [818:] Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences: nous le supposons où il est le moins; nous le cherchons où il ne saurait être: la gaieté n’en est qu’un signe très équivoque. Un homme gai n’est souvent qu’un infortuné qui cherche à donner le change aux autres et à s’étourdir lui-même. Ces gens si riants, si ouverts, si sereins dans un cercle, sont presque tous tristes et grondeurs chez eux, et leurs domestiques portent la peine de l’amusement qu’ils donnent à leurs sociétés. Le vrai contentement n’est ni gai ni folâtre; jaloux d’un sentiment si doux, en le goûtant on y pense, on le savoure, on cramt de l’évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère et ne rit guère; il resserre, pour ainsi dire, le bonheur autour de son coeur. Les jeux bruyants, la turbulente joie, voilent les dégoûts et l’ennui. Mais la mélancolie est amie de la volupté: l’attendrissement et les larmes accompagnent les plus douces jouissances, et l’excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des cris. [819:] Si d’abord la multitude et la variété des amusements paraissent contribuer au bonheur, si l’uniformité d’une vie égale parait d’abord ennuyeuse, en y regardant mieux, on trouve, au contraire, que la plus douce habitude de l’âme consiste dans une modération de jouissance qui laisse peu de prise au désir et au dégoût. L’inquiétude des désirs produit la curiosité, l’inconstance: le vide des turbulents plaisirs produit l’ennui. On ne s’ennuie jamais de son état quand on n’en connaît point de plus agréable. De tous les hommes du monde, les sauvages sont les moins curieux et les moins ennuyés; tout leur est indifférent: ils ne jouissent pas des choses, mais d’eux; ils passent leur vie à ne rien faire, et ne s’ennuient jamais. [820:] L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger, et mal à son aise quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paraît est tout pour lui. [821:] Je ne puis m’empêcher de me représenter, sur le visage du jeune homme dont j’ai parlé ci-devant, je ne sais quoi d’impertinent, de doucereux, d’affecté, qui déplaît, qui rebute les gens unis, et sur celui-ci du mien, une physîonomie intéressante et simple, qui montre le contentement, la véritable sérénité de l’âme, qui inspire l’estime, la confiance, et qui semble n’attendre que l’épanchement de l’amitié pour donner la sienne à ceux qui l’approchent. On croit que la physionomie n’est qu’un simple développement de traits déjà marqués par la nature. Pour moi, je penserais qu’outre ce développement, les traits du visage d’un homme viennent insensiblement à se former et prendre de la physionomie par l’impression fréquente et habituelle de certaines affections de l’âme. Ces affections se marquent sur le visage, rien n’est plus certain; et quand elles tournent en habitude, elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la physionomie annonce le caractère, et qu’on peut quelquefois juger de l’un par l’autre, sans aller chercher des explications mystérieuses qui supposent des connaissances que nous n’avons pas. [822:] Un enfant n’a que deux affections bien marquées, la joie et la douleur: il rit ou il pleure; les intermédiaires ne sont rien pour lui; sans cesse il passe de l’un de ces mouvements à l’autre. Cette alternative continuelle empêche qu’ils ne fassent sur son visage aucune impression constante, et qu’il ne prenne de la physionomie: mais dans l’âge où, devenu plus sensible, il est plus vivement, ou plus constamment affecté, les impressions plus profondes laissent des traces plus difficiles à détruire; et de l’état habituel de l’âme résulte un arrangement de traits que le temps rend ineffaçables. Cependant il n’est pas rare de voir des hommes changer de physionomie àdifférents âges. J’en ai vu plusieurs dans ce cas; et j’ai toujours trouvé que ceux que j’avais pu bien observer et suivre avaient aussi changé de passions habituelles. Cette seule observation, bien confirmée, me paraîtrait décisive, et n’est pas déplacée dans un traité d’éducation, où il importe d’apprendre à juger des mouvements de l’âme par les signes extérieurs. [823:] Je ne sais si, pour n’avoir pas appris à imiter des manières de convention et à feindre des sentiments qu’il n’a pas, mon jeune homme sera moins aimable, ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici: je sais seulement qu’il sera plus aimant, et j’ai bien de la peine à croire que celui qui n’aime que lui puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui tire de son attachement pour les autres un nouveau sentiment de bonheur. Mais, quant à ce sentiment même, je crois en avoir assez dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable, et montrer que je ne me suis pas contredit. [824:] Je reviens donc à ma méthode, et je dis: Quand l’âge critique approche, offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, et non des spectacles qui les excitent; donnez le change à leur imagination naissante par des objets qui, loin d’enflammer leurs sens, en répriment l’activité. Eloignez-les des grandes villes, où la parure et l’immodestie des femmes hâtent et préviennent les leçons de la nature, où tout présente à leurs yeux des plaisirs qu’ils ne doivent connaître que quand ils sauront les choisir. Ramenez-les dans leurs premières habitations, où la simplicité champêtre laisse les passions de leur âge se développer moins rapidement; ou si leur goût pour les arts les attache encore à la ville, prévenez en eux, par ce goût même, une dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin leurs sociétés, leurs occupations, leurs plaisirs: ne leur montrez que des tableaux touchants, mais modestes, qui les remuent sans les séduire, et qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs sens. Songez aussi qu’il y a partout quelques excès à craindre, et que les passions immodérées ont toujours p lus de mal qu’on n’en veut éviter. Il ne s’agit pas de aire de votre élève un garde-malade, un frère de la charité, d’affliger ses regards par des objets continuels de douleurs et de souffrances, de le promener d’infirme en infirme, d’hôpital en hôpital, et de la Grève aux prisons; il faut le toucher et non l’endurcir à l’aspect des misères humaines. Longtemps frappé des mêmes spectacles, on n’en sent plus les impressions; l’habitude accoutume à tout; ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus, et ce n’est que l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrui: c’est ainsi qu’à force de voir mourir et souffrir, les prêtres et les médecins deviennent impitoyables. Que votre élève connaisse donc le sort de l’homme et les misères de ses semblables; mais qu’il n’en soit pas trop souvent le témoin. Un seul objet bien choisi, et montré dans un jour convenable, lui donnera pour un mois d’attendrissement et de réflexions. Ce n’est pas tant ce qu’il voit, que son retour sur ce qu’il a vu, qui détermine le jugement qu’il en porte; et l’impression durable qu’il reçoit d’un objet lui vient moins de l’objet même que du point de vue sous lequel on le porte à se le rappeler. C’est ainsi qu’en ménageant les exemples, les leçons, les images, vous émousserez longtemps l’aiguillon des sens, et donnerez le change à la nature en suivant ses propres directions. [825:] A mesure qu’il acquiert des lumières, choisissez les idées qui s’y rapportent; à mesure que nos désirs s’allument, choisissez des tableaux propres à les réprimer. Un vieux militaire, qui s’est distingué par ses moeurs autant que par son courage, m’a raconté que, dans sa première jeunesse, son père, homme de sens, mais très dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes, n’épargna rien pour le contenir; mais enfin, malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il s’avisa de le mener dans un hôpital de vérolés, et, sans le prévenir de rien, le fit entrer dans une salle où une troupe de ces malheureux expiaient, par un traitement effroyable, le désordre qui les y avait exposés. A ce hideux aspect, qui révoltait à la fois tous les sens, le jeune homme faillit se trouver mal. « Va, misérable débauché, lui dit alors le père d’un ton véhément, suis le vil penchant qui t’entraîne; bientôt tu seras trop heureux d’être admis dans cette salle, où, victime des plus infâmes douleurs, tu forceras ton père à remercier Dieu de ta mort. [826:] Ce peu de mots, joints à l’énergique tableau qui frappait le jeune homme, lui firent une impression qui ne s’effaça jamais. Condamné par son état à passer sa jeunesse dans les garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses camarades que d’imiter leur libertinage. «J’ai été homme, me dit-il, j’ai eu des faiblesses; mais parvenu jusqu’à mon âge, je n’ai jamais pu voir une fille publique sans horreur. » Maître, peu de discours; mais apprenez à choisir les lieux, les temps, les personnes, puis donnez toutes vos leçons en exemples, et soyez sûr de leur effet. [827:] L’emploi de l’enfance est peu de chose: le mal qui s’y glisse n’est point sans remède; et le bien qui s’y fait peut venir plus tard. Mais il n’en est pas ainsi du premier âge où l’homme commence véritablement à vivre. Cet âge ne dure jamais assez pour l’usage qu’on en doit faire, et son importance exige une attention sans relâche: voilà pourquoi j’insiste sur l’art de le prolonger. Un des meilleurs préceptes de la bonne culture est de tout retarder tant qu’il est possible. Rendez les progrès lents et sûrs; empêchez que l’adolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croît, les esprits destinés à donner du baume au sang et de la force aux fibres se forment et s’élaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, et que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation d’un autre, tous deux restent dans un état de faiblesse, et l’ouvrage de la nature demeure imparfait. Les opérations de l’esprit se sentent à leur tour de cette altération; et l’âme, aussi débile que le corps, n’a que des fonctions faibles et languissantes. Des membres gros et robustes ne font ni le courage ni le génie; et je conçois que la force de l’âme n’accompagne pas celle du corps, quand d’ailleurs les organes de la communication des deux substances sont mal disposés. Mais, quelque bien disposés qu’ils puissent être, ils agiront toujours faiblement, s’ils n’ont pour prmcipe qu’un sang épuisé, appauvri, et dépourvu de cette substance qui donne de la force et du jeu à tous les ressorts de la machine. Généralement on aperçoit plus de vigueur d’âme dans les hommes dont les jeunes ans ont été préservés d’une corruption prématurée, que dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s’y livrer; et c’est sans doute une des raisons pourquoi les peuples qui ont des moeurs surpassent ordinairement en bon sens et en courage les peuples qui n’en ont pas. Ceux-ci brillent uniquement par je ne sais quelles petites qualités déliées, qu’ils appellent esprit, sagacité, finesse; mais ces grandes et nobles fonctions de sagesse et de raison, qui distinguent et honorent l’homme par de belles actions, par des vertus, par des soins véritablement utiles, ne se trouvent guère que dans les premiers. [828:] Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeunesse indisciplinable, et je le vois: mais n’est-ce pas leur faute? Sitôt qu’ils ont laissé prendre à ce feu son cours par les sens, ignorent-ils qu’on ne peut plus lui en donner un autre? Les longs et froids sermons d’un pédant effaceront-ils dans l’esprit de son élève l’image des plaisirs qu’il a conçus? banniront-ils de son coeur les désirs qui le tourmentent? amortiront-ils l’ardeur d’un tempérament dont il sait l’usage? ne s‘irritera—t—il pas contre les obstacles qui s’opposent au seul bonheur dont il ait l’idée? Et, dans la dure loi qu’on lui prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il, sinon le caprice et la haine d’un homme qui cherche à le tourmenter? Est-il étrange qu’il se mutine et le haïsse àson tour? [829:] Je conçois bien qu’en se rendant facile on peut se rendre plus supportable, et conseryer une apparente autorité. Mais je ne vois pas trop à quoi sert l’autorité qu’on ne garde sur son élève qu’en fomentant les vices qu’elle devrait réprimer; c’est comme si, pour calmer un cheval fougueux, l’écuyer le faisait sauter dans un précipice. [830:] Loin que ce feu de l’adolescent soit un obstacle àl’éducation, c’est par lui qu’elle se consomme et s’achève; c‘ est lui qui vous donne une prise sur le coeur d’un jeune homme, quand il cesse d’être moins fort que vous. Ses premières affections sont les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements: il était libre, et je le vois asservi. Tant qu’il n’aimait rien, il ne dépendait que de lui-même et de ses besoins; sitôt qu’il aime, il dépend de ses attachements. Ainsi se forment les premiers liens qui l’unissent à son espèce. En dirigeant sur elle sa sensibilité naissante, ne croyez pas qu’elle embrassera d’abord tous les hommes, et que ce mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non, cette sensibilité se bornera premièrement à ses semblables; et ses semblables ne seront point pour lui des inconnus, mais ceux avec lesquels il a des liaisons, ceux que l’habitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux qu’il voit évidemment avoir avec lui des manières de penser et de sentir communes, ceux qu’il voit exposés aux peines qu’il a souffertes et sensibles aux plaisirs qu’il a goûtés, ceux, en un mot, en qui l’identité de nature plus manifestée lui donne une plus grande disposition à s’aimer. Ce ne sera qu’après avoir cultivé son naturel en mille manières, après bien des réflexions sur ses propres sentiments et sur ceux qu’il observera dans les autres, qu’il pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles sous l’idée abstraite d’humanité, et joindre à ses affections particulières celles qui peuvent l’identifier avec son espèce. [831:] En devenant capable d’attachement, il devient sensible à celui des autres, et par là même attentif aux signes de cet attachement. Voyez-vous quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui? Que de chaînes vous avez mises autour de son coeur avant qu’il s’en aperçût! Que ne sentira-t-il point quand, ouvrant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous avez fait pour lui; quand il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge, et vous comparer aux autres gouverneurs! Je dis quand il le verra, mais gardez-vous de le lui dire; si vous le lui dites, il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de l’obéissance en retour des soins que vous lui avez rendus, il croira que vous l’avez surpris: il se dira qu’en feignant de l’obliger gratuitement, vous avez prétendu le charger d’une dette, et le lier par un contrat auquel il n’a point consenti. En vain vous ajouterez que ce que vous exigez de lui n’est que pour lui-même: vous exigez enfin, et vous exigez en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu. Quand un malheureux prend l’argent qu’on feint de lui donner, et se trouve enrôlé malgré lui, vous criez àl’injustice: n ‘êtes-vous pas plus injuste encore de demander à votre élève le prix des soins qu’il n’a point acceptés? [832:] L’ingratitude serait plus rare si les bienfaits à usure étaient moins connus. On aime ce qui nous fait du bien; c’est un sentiment si naturel! L’ingratitude n’est pas dans le coeur de l’homme, mais l’intérêt y est: il y a moins d’obligés ingrats que de bienfaiteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons, je marchanderai sur le prix; mais si vous feignez de donner pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de fraude: c’est d’être gratuits qui les rend inestimables. Le coeur ne reçoit de lois que de lui-même; en voulant l’enchaîner on le dégage; on l’enchaîne en le laissant libre. [833:] Quand le pêcheur amorce l’eau, le poisson vient, et reste autour de lui sans défiance; mais quand, pris àl’hameçon caché sous l’appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaiteur? le poisson est-il l’ingrat? Voit-on jamais qu’un homme oublié par son bienfaiteur l’oublie? Au contraire, il en parle toujours avec plaisir, il n’y songe point sans attendrissement: s’il trouve occasion de lui montrer par quelque service inattendu qu’il se ressouvient des siens, avec quel contentement intérieur il satisfait alors sa gratitude! Avec quelle douce joie il se fait reconnaître! Avec quel transport il lui dit: Mon tour est venu! Voilà vraiment la voix de nature; jamais un vrai bienfait ne fit d’ingrat. [834:] Si donc la reconnaissance est un sentiment naturel, et que vous n’en détruisiez pas l’effet par votre faute, assurez-vous que votre élève, commençant à voir le prix de vos soins, y sera sensible, pourvu que vous ne les ayez point mis vous-même à prix, et qu’ils vous donneront dans son coeur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais, avant de vous être bien assuré de cet avantage, gardez de vous l’ôter en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services, c’est les lui rendre insupportables; les oublier, c’est l’en faire souvenir. Jusqu’à ce qu’il soit temps de le traiter en homme, qu’il ne soit jamais question de ce qu’il vous doit, mais de ce qu’il se doit. Pour le rendre docile, laissez-lui toute sa liberté; dérobez-vous pour qu’il vous cherche; élevez son âme au noble sentiment de la reconnaissance, en ne lui parlant jamais que de son intérêt. Je n’ai point voulu qu’on lui dît que ce qu’on faisait était pour son bien, avant qu’il fût en état de l’entendre; dans ce discours il n’eût vu que votre dépendance, et il ne vous eût pris que pour son valet. Mais maintenant qu’il commence à sentir ce que c’est qu’aimer, il sent aussi quel doux lien peut unir un homme à ce qu’il aime; et, dans le zèle qui vous fait occuper de lui sans cesse, il ne voit plus l’attachement d’un esclave, mais l’affection d’un ami. Or rien n’a tant de poids sur le coeur humain que la voix de l’amitié bien reconnue; car on sait qu’elle ne nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut croire qu’un ami se trompe, mais non qu’il veuille nous tromper. Quelquefois on résiste à ses conseils, mais jamais on ne les méprise. [835:] Nous entrons enfin dans l’ordre moral: nous venons de faire un second pas d’homme. Si c’en était ici le lieu, j’essayerais de montrer comment des premiers mouvements du coeur s’élèvent les premières voix de la conscience, et comment des sentiments d’amour et de haine naissent les premières notions du bien et du mal: je ferais voir que justice et bonté ne sont point seulement des mots abstraits, de purs êtres moraux formés par l’entendement, mais de véritables affections de l’âme éclairée par la raison, et qui ne sont qu’un progrès ordonné de nos affections primitives; que, par la raison seule, indépendamment de la conscience, on ne peut établir aucune loi naturelle; et que tout le droit de la nature n’est qu’une chimère, s’il n’est fondé sur un besoin naturel au coeur humain. Mais je songe que je n’ai point à faire ici des traités de métaphysique et de morale, ni des cours d’étude d’aucune espèce; il me suffit de marquer l’ordre et le progrès de nos sentiments et de nos connaissances relativement à notre constitution. D’autres démontreront peut-être ce que je ne fais qu’indiquer ici. [836:] Mon Emile n’ayant jusqu’à présent regardé que lui-même, le premier regard qu’il jette sur ses semblables le porte à se comparer avec eux; et le premier sentiment qu’excite en lui cette comparaison est de désirer la première place. Voilà le point où l’amour de soi se change en amour-propre, et où commencent à naître toutes les passions qui tiennent à celle-là. Mais pour décider si celles de ces passions qui domineront dans son caractère seront humaines et douces, ou cruelles et malfaisantes, si ce seront des passions de bienveillance et de commisération, ou d’envie et de convoitise, il faut savoir à quelle place il se sentira parmi les hommes, et quels genres d’obstacles il pourra croire avoir à vaincre pour parvenir à celle qu’il veut occuper. [837:] Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les accidents communs à l’espèce, il faut maintenant les lui montrer par leurs différences. Ici vient la mesure de l’inégalité naturelle et civile, et le tableau de tout l’ordre social. [838:] Il faut étudier la société par les hommes, et les hommes par la société: ceux qui voudront traiter séparément la polititique et la morale n’entendront jamais rien àaucune des deux. En s’attachant d’abord aux relations primitives, on voit comment les hommes en doivent être affectés, et quelles passions en doivent naître: on voit que c’est réciproquement par le progrès des passions que ces relations se multiplient et se resserrent. C’est moms la force des bras que la modération des coeurs qui rend les hommes indépendants et libres. Quiconque désire peu de chose tient à peu de gens; mais confondant toujours nos vains désirs avec nos besoins physiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondements de la société humaine ont toujours pris les effets pour les causes, n’ont fait que s’égarer dans tous leurs raisonnements. [839:] Il y a dans l’état de nature une égalité de fait réelle et indestructible, parce qu’il est impossible dans cet état que la seule différence d’homme à homme soit assez grande pour rendre l’un dépendant de l’autre. Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique et vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire, et que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le faible rompt l’espèce d’équilibre que la nature avait mis entre eux. De cette première contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l’ordre civil entre l’apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et l’intérêt public à l’intérêt particulier; toujours ces noms spécieux de justioe et de subordination serviront d’instruments à la violence et d’armes à l’iniquité: d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres ne sont en effet utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres; par où l’on doit juger de la considération qui leur est due selon la justice et la raison. Reste àvoir si le rang qu’ils se sont donné est plus favorable au bonheur de ceux qui l’occupent, pour savoir quel jugement chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant l’étude qui nous importe; mais pour la bien faire, il faut commencer par connaître le coeur humain. [840:] S’il ne s’agissait que de montrer aux jeunes gens l’homme par son masque, on n’aurait pas besoin de le leur montrer, ils le verraient toujours de reste; mais, puisque le masque n’est pas l’homme, et qu’il ne faut pas que son vernis le séduise, en leur peignant les hommes, peignez-les leur tels qu’ils sont, non pas afin qu’ils les haïssent, mais afin qu’ils les plaignent et ne leur veuillent pas ressembler. C’est, à mon gré, le sentiment le mieux entendu que l’homme puisse avoir sur son espèce. [841:] Dans cette vue, il importe ici de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu’à présent, et d’instruire plutôt le jeune homme par l’expérience d’autrui que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine; mais si, respecté d’eux, il les voit se tromper mutuellement, il en aura pitié. Le spectacle du monde, disait Pythagore, ressemble à celui des jeux olympiques: les uns y tiennent boutique et ne songent qu’à leur profit; les autres y payent de leur personne et cherchent la gloire; d’autres se contentent de voir les jeux, et ceux-ci ne sont pas les pires. [842:] Je voudrais qu’on choisît tellement les sociétés d’un jeune homme, qu’il pensât bien de ceux qui vivent avec lui; et qu’on lui apprît à si bien connaître le monde, qu’il pensât mal de tout ce qui s’y fait. Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même; mais qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices; qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude; qu’il voie que tous les hommes portent àpeu près le même masque, mais qu’il sache aussi qu’il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre. [843:] Cette méthode, il faut l’avouer, a ses inconvénients et n’est pas facile dans la pratique; car, s’il devient observateur de trop bonne heure, si vous l’exercez à épier de trop près les actions d’autrui, vous le rendrez médisant et satirique, décisif et prompt à juger; il se fera un odieux plaisir de chercher à tout de sinistres interprétations, et à ne voir en bien rien même de ce qui est bien. Il s’accoutumera du moins au spectacle du vice, et à voir les méchants sans horreur, comme on s’accoutume à voir les malheureux sans pitié. Bientôt la perversité générale lui servira moins de leçon que d’excuse: il se dira que si l’homme est ainsi, il ne doit pas vouloir être autrement. [844:] Que si vous voulez l’instruire par principe et lui faire connaître, avec la nature du coeur humain, l’application des causes externes qui tournent nos penchants en vices, en le transportant ainsi tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphysique qu’il n’est point en état de comprendre; vous retombez dans l’inconvénient, évité si soigneusement jusqu’ici, de lui donner des leçons qui ressemblent à des leçons, de substituer dans son esprit l’expérience et l’autorité du maître à sa propre expérience et au progrès de sa raison. [845:] Pour lever à la fois ces deux obstacles et pour mettre le coeur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien, je voudrais lui montrer les hommes au loin, les lui montrer dans d’autres temps ou dans d’autres lieux, et de sorte qu’il pût voir la scène sans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de l’histoire; c’est par elle qu’il lira dans les coeurs sans les leçons de la philosophie; c’est par elle qu’il les verra, simple spectateur, sans intérêt et sans passion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur accusateur. [846:] Pour connaître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions: mais dans l’histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier; car, comparant ce qu’ils ont à ce qu’ils disent, on voit à la fois ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent paraître: plus ils se déguisent, mieux on les connaît. [847:] Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d’une espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l’histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons; comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un peuple croît et prospère dans le calme d’un paisible gouvernement, elle n’en dit rien; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin: toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient; ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux: et en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal; à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule: et voilà comment l’histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain. [848:] De plus, il s’en faut bien que les faits décrits dans l’histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés: ils changent de forme dans la tête de l’historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu’il s’est passé? L’ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n’aura changé que l’oeil du spectateur. Suffit-il, pour l’honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu’il n’est arrivé? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l’événement d’un combat sans que personne s’en soit aperçu! Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été partout? Or que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue? et quelles leçons puis-je tirer d’un événement dont j’ignore la vraie cause? L’historien m’en donne une, mais il la controuve; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n’est qu’un art de conjecturer, l’art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité. [849:] N’avez-vous jamais lu Cléopâtre ou Cassandre, ou d’autres livres de cette espèce? L’auteur choisit un événement connu, puis, l’accommodant à ses vues, l’ornant de détails de son invention, de personnages qui n ont jamais existé, et de portraits imaginaires, entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable. Je vois peu de différence entre ces romans et vos histoires, si ce n’est que le romancier se livre davantage à sa propre imagination, et que l’historien s’asservit plus à celle d’autrui: à quoi j’ajouterai, si l’on veut, que le premier se propose un objet moral, bon ou mauvais, dont l’autre ne se soucie guère. [850:] On me dira que la fidélité de l’histoire intéresse moins que la vérité des moeurs et des caractères; pourvu que le coeur humain soit bien peint, il importe peu que les événements soient fidèlement rapportés: car, apres tout, ajoute-t-on, que nous font des faits arrivés il y a deux mille ans? On a raison si les portraits sont bien rendus d’après nature; mais si la plupart n’ont leur modèle que dans l’imagination de l’historien, n’est-ce pas retomber dans l’inconvénient que l’on voulait fuir, et rendre àl’autorité des écrivains ce qu’on veut ôter à celle du maître? Si mon élève ne doit voir que des tableaux de fantaisie, j’aime mieux qu’ils soient tracés de ma main que d’une autre; ils lui seront du moins mieux appropries. [851:] Les pires historiens pour un jeune homme sont ceux qui jugent. Les faits! les faits! et qu’il juge lui-même; c’est ainsi qu’il apprend à connaître les hommes. Si le jugement de l’auteur le guide sans cesse, il ne fait que voir par l’oeil d’un autre; et quand cet oeil lui manque, il ne voit plus rien. [852:] Je laisse à part l’histoire moderne, non seulement parce qu elle n’a plus de physionomie et que nos hommes se ressemblent tous, mais parce que nos historiens, umquement attentifs à briller, ne songent qu’à faire des portraits fortement coloriés, et qui souvent ne représentent rien. Généralement les anciens font moins de portraits, mettent moins d’esprit et plus de sens dans leurs jugements; encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire, et il ne faut pas d’abord prendre les plus judicieux, mais les plus simples. Je ne voudrais mettre dans la main d’un jeune homme ni Polybe ni Salluste; Tacite est le livre des vieillards; les jeunes gens ne sont pas faits pour l’entendre: il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du coeur de l’homme, avant d’en vouloir sonder les profondeurs; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La philosophie en maximes ne convient qu’à l’expérience. La jeunesse ne doit rien généraliser: toute son instruction doit être en règles particulières. [853:] Thucydide est, à mon gré, le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger; mais il n’omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu’il raconte sous les yeux du lecteur; loin de s’interposer entre les événements et les lecteurs, il se dérobe; on ne croit plus lire, on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre, et l’on ne voit presque dans ses récits que la chose du monde la moins instructive, savoir les combats. La Retraite des Dix mille et les Commentaires de César ont à peu près la même sagesse et le même défaut. Le bon Hérodote, sans portraits, sans maximes, mais coulant, naïf, plein de détails les plus capables d’intéresser et de plaire, serait peut-être le meilleur des historiens, si ces mêmes détails ne dégénéraient souvent en simplicités puériles, plus propres à gâter le goût de la jeunesse qu’à le former: il faut déjà du discernement pour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live, son tour viendra; mais il est politique, il est rhéteur, il est tout ce qui ne convient pas à cet âge. [854:] L’histoire en général est défectueuse, en ce qu’elle ne tient registre que de faits sensibles et marqués, qu’on peut fixer par des noms, des lieux, des dates; mais les causes lentes et progressives de ces faits, lesquelles ne peuvent s’assigner de même, restent toujours inconnues. On trouve souvent dans une bataille gagnée ou perdue la raison d’une révolution qui, même avant cette bataille, était déjà devenue inévitable. La guerre ne fait guère que manifester des événements déjà déterminés par des causes morales que les historiens savent rarement voir. [855:] L’esprit philosophique a tourné de ce côté les réflexions de plusieurs écrivains de ce siècle; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des systèmes s’étant emparée d’eux tous, nul ne cherche à voir les choses comme elles sont, mais comme elles s’accordent avec son système. [856:] Ajoutez à toutes ces réflexions que l’histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu’elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade; elle n’expose que l’homme public qui s’est arrangé pour être vu: elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis; elle ne le peint que quand il représente: c’est bien plus son habit que sa personne qu’elle peint. [857:] J’aimerais mieux la lecture des vies particulières pour commencer l’étude du coeur humain; car alors l’homme a beau se dérober, l’historien le poursuit partout; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l’oeil perçant du spectateur; et c’est quand l’un croit mieux se cacher, que l’autre le fait mieux connaître. « Ceux, dit Montaigne, qui écrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événements, plus à ce qui part du dedans qu’à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres: voilà pourquoi, en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque. » [858:] Il est vrai que le génie des hommes assemblés ou des peuples est fort différent du caractère de l’homme en particulier, et que ce serait connaître très imparfaitement le coeur humain que de ne pas l’examiner aussi dans la multitude; mais il n’est pas moins vrai qu’il faut commencer par étudier l’homme pour juger les hommes, et que qui connaîtrait parfaitement les penchants de chaque individu pourrait prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple. [859:] Il faut encore ici recourir aux anciens par les raisons ue j’ai déjà dites, et de plus, parce que tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques, étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu’elle permet d’y faire, et, comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas p lus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire e t refaire cent fois la vie des rois, nous n’aurons plus de Suétones. [860:] Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n’osons plus entrer. Il a une grâce inimitable àpeindre les grands hommes dans les petites choses; et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l’Italie; Agésilas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi; César, traversant un pauvre village et causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir qu’être l’égal de Pompée; Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot: c’est le plus beau moment de sa vie; Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom; Philopoemen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions; c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et c’est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s’arrêter. [861:] Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaltre et aimer; mais combien s’est-on vu forcé d’en supprimer qui l’auraient fait connaître et aimer davantage! Je n’en citerai qu’un, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n’eût eu garde d’omettre, mais que Ramsai n’eût eu garde d’écrire quand il l’aurait su. [862:] Un jour d’été qu’il faisait fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche et en bonnet, était àla fenêtre dans son antichambre: un de ses gens survient, et, trompé par l’habillement, le prend pour un aide de cuisine avec lequel ce domestique était familier. Il s’approche doucement par derrière, et d’une main qui n’était pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L’homme frappé se retourne à l’instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette àgenoux tout éperdu: Monseigneur, j’ai cru que c’était George. — Et quand c’eût été George, s’écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne fallait pas frapper si fort. Voilà donc ce que vous n’osez dire, misérables? Soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles; trempez, durcissez vos coeurs de fer dans votre vile décence; rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme qui lis ce trait, et qui sens avec attendrissement toute la douceur d’âme qu’il montre, même dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu’il était question de sa naissance et de son nom. Songe que c’est le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin qu’on vit bien que cet enfant était le chef d’une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la nature, méprise l’opinion, et connais l’homme. [863:] Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures ainsi dirigées peuvent opérer sur l’esprit tout neuf d’un jeune homme. Appesantis sur des livres dès notre enfance, accoutumés à lire sans penser, ce que nous lisons nous frappe d’autant moins que, portant déjà dans nous-mêmes les passions et les préjugés qui remplissent l’histoire et les vies des hommes, tout ce qu’ils font nous paraît naturel, parce que nous sommes hors de la nature, et que nous jugeons des autres par nous. Mais qu’on se représente un jeune homme élevé selon mes maximes, qu’on se figure mon Emile, auquel dix-huit ans de soins assidus n’ont eu pour objet que de conserver un jugement intègre et un coeur sain; qu’on se le figure, au lever de la toile, jetant pour la première fois les yeux sur la scène du monde, ou plutôt, placé derrière le théâtre, voyant les acteurs prendre et poser leurs habits, et comptant les cordes et les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs: bientôt à sa première surprise succéderont des mouvements de honte et de dédain pour son espèce; il s’indignera de voir ainsi tout le genre humain, dupe de lui-même, s’avilir à ces jeux d’enfants; il s’affligera de voir ses frères s’entre-déchirer pour des rêves, et se changer en bêtes féroces pour n’avoir pas su se contenter d’être hommes. [864:] Certainement, avec les dispositions naturelles de l’élève, pour peu que le maître apporte de prudence et de choix dans ses lectures, pour peu qu’il le mette sur la voie des réflexions qu’il en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours de philosophie pratique, meilleur sûrement et mieux entendu que toutes les vaines spéculations dont on brouille l’esprit des jeunes gens dans nos écoles. Qu’après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès à présent sans tant de tourments; nous ne voyons là qu’un bon mot qui passe. Mais Emile y verra une réflexion très sage, qu’il eût faite le premier, et qui ne s’effacera jamais de son esprit, parce qu’elle n’y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher l’impression. Quand ensuite, en lisant la vie de cet insensé, il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à s’aller faire tuer par la main d’une femme, au lieu d’admirer cet héroïsme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits d’un si grand capitaine, dans toutes les intrigues d’un si grand politique, si ce n’est autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devait terminer sa vie et ses projets par une mort déshonorante? [865:] Tous les conquérants n’ont pas été tués; tous les usurpateurs n’ont pas échoué dans leurs entreprises, plusieurs paraîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires: mais celui qui, sans s’arrêter aux apparences, ne juge du bonheur des hommes que par l’état de leurs coeurs, verra leurs misères dans leurs succès mêmes; il verra leurs désirs et leurs soucis rongeants s’étendre et s’accroître avec leur fortune; il les verra perdre haleine en avançant, sans jamais parvenir à leurs termes, il les verra semblables à ces voyageurs inexpérimentés qui, s’engageant pour la première fois dans les Alpes, pensent les franchir à chaque montagne, et, quand ils sont au sommet, trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d’eux. [866:] Auguste, après avoir soumis ses concitoyens et détruit ses rivaux, régit durant quarante ans le plus grand empire qui ait existé: mais tout cet immense pouvoir l’empêchait-il de frapper les murs de sa tête et de remplir son vaste palais de ses cris, en redemandant à Varus ses légions exterminées? Quand il aurait vaincu tous ses ennemis, de quoi lui auraient servi ses vains triomphes, tandis que les peines de toute espèce naissaient sans cesse autour de lui, tandis que ses plus chers amis attentaient à sa vie et qu’il était réduit à pleurer la honte ou la mort de tous ses proches? L’infortuné voulut gouverner le monde, et ne sut pas gouverner sa maison! Qu’arriva-t-il de cette négligence? Il vit périr à la fleur de l’âge son neveu, son fils adoptif, son gendre; son petit-fils fut réduit à manger la bourre de son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie; sa fille et sa petite-fille, après l’avoir couvert de leur infamie, moururent l’une de misère et de faim dans une île déserte, l’autre en prison par la main d’un archer. Lui-même enfin, dernier reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser après lui qu’un monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde tant célébré pour sa gloire et son bonheur. Croirai-je qu’un seul de ceux qui les admirent les voulût acquérir au même prix? [867:] J’ai pris l’ambition pour exemple; mais le jeu de toutes les passions humaines offre de semblables leçons à qui veut étudier l’histoire pour se connaître et se rendre sage aux dépens des morts. Le temps approche où la vie d’Antoine aura pour le jeune homme une instruction plus prochaine que celle d’Auguste. Emile ne se reconnaîtra guère dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses nouvelles études; mais il saura d’avance écarter l’illusion des passions avant qu’elles naissent; et, voyant que de tous les temps elles ont aveuglé les hommes, il sera prévenu de la manière dont elles pourront l’aveugler à son tour, si jamais il s’y livre. Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées; peut-être au besoin seront-elles tardives, insuffisantes: mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que j’ai voulu tirer de cette étude. En la commençant, je me proposais un autre objet; et sûrement, si cet objet est mal rempli, ce sera la faute du maître. [868:] Songez qu’aussitôt que l’amour-propre est développé, le moi relatif se met en jeu sans cesse, et que jamais le jeune homme n’observe les autres sans revenir sur lui-même et se comparer avec eux. Il s’agit donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables après les avoir examinés. Je vois, à la manière dont on fait lire l’histoire aux jeunes gens, qu’on les transforme, pour ainsi dire, dans tous les personnages qu’ils voient, qu’on s’efforce de les faire devenir tantôt Cicéron, tantôt Trajan, tantôt Alexandre; de les décourager lorsqu’ils rentrent dans eux-mêmes; de donner à chacun le regret de n ‘être que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas; mais, quant à mon Emile, s’il arrive une seule fois, dans ces parallèles, qu’il aime mieux être un autre que lui, cet autre fût-il Socrate, fût-il Caton, tout est manqué: celui qui commence à se rendre étranger àlui-même ne tarde pas à s’oublier tout à fait. [869:] Ce ne sont point les philosophes qui connaissent le mieux les hommes; ils ne les voient qu’à travers les préjugés de la philosophie; et je ne sache aucun état où l’on en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un philosophe. Celui-ci sent ses vices, s’indigne des nôtres, et dit en lui-même: Nous sommes tous méchants; l’autre nous regarde sans s’émouvoir, et dit: Vous êtes des fous. Il a raison, car nul ne fait le mal pour le mal. Mon élève est ce sauvage, avec cette différence qu’Emile, ayant plus réfléchi, plus comparé d’idées, vu nos erreurs de plus près, se tient plus en garde contre lui-même et ne juge que de ce qu’il connaît. [870:] Ce sont nos passions qui nous irritent contre celles des autres; c’est notre intérêt qui nous fait haïr les méchants; s’ils ne nous faisaient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants nous fait oublier celui qu’ils se font à euxmêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nous pouvions connaître combien leur propre coeur les en punit. Nous sentons l’offense et nous ne voyons pas le châtiment; les avantages sont apparents, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n’est pas moins tourmenté que s’il n’eût point réussi; l’objet est changé, l’inquiétude est la même; ils ont beau montrer leur fortune et cacher leur coeur, leur conduite le montre en dépit d’eux: mais pour le voir, il n’en faut pas avoir un semblable. [871:] Les passions que nous partageons nous séduisent; celles qui choquent nos intérêts nous révoltent, et, par une inconséquence qui nous vient d’elles, nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L’aversion et l’illusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d’autrui le mal qu’on ferait si l’on était à sa place. [872:] Que faudrait-il donc pour bien observer les hommes? Un grand intérêt à les connaître, une grande impartialité à les juger, un coeur assez sensible pour concevoir toutes les passions humaines, et assez calme pour ne les pas éprouver. S’il est dans la vie un moment favorable à cette étude, c’est celui que j’ai choisi pour Emile: plus tôt, ils lui eussent été étrangers, plus tard, il leur eût été semblable. L’opinion dont il voit le jeu n’a point encore acquis sur lui d’empire; les passions dont il sent l’effet n’ont point agité son coeur. Il est homme, il s’intéresse àses frères; il est équitable, il juge ses pairs. Or, sûrement, s’il les juge bien, il ne voudra être à la place d’aucun d’eux; car le but de tous les tourments qu’ils se donnent, étant fondé sur des préjugés qu’il n’a pas, lui paraît un but en l’air. Pour lui, tout ce qu’il désire est à sa portée. De qui dépendrait-il, se su ffisant à lui-même et libre de préjugés? Il a des bras, de la santé, de la modération, peu de besoins et de quoi les satisfaire. Nourri dans la plus absolue liberté, le plus grand des maux qu’il conçoit est la servitude. Il plaint ces misérables rois, esclaves de tout ce qui leur obéit; il plaint ces faux sages enchaînés à leur vaine réputation; il plaint ces riches sots, martyrs de leur faste; il plaint ces voluptueux de parade qui livrent leur vie entière à l’ennui pour paraître avoir du plaisir. Il plaindrait l’ennemi qui lui ferait du mal à lui-même; car, dans ses méchancetés, il verrait sa misère. Il se dirait: En se donnant le besoin de me nuire, cet homme a fait dépendre |